- Yuri Buenaventura : un entretien au rythme du tumbao !

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Yuri Buenaventura a quitté la Colombie à 18 ans pour rejoindre la France. Il s’inscrit en économie à La Sorbonne, joue dans le métro parisien et fait partager son amour pour les tambours de la terre qui l’a vu naître, le port de Buenaventura.

La France est séduite par sa musique dès son premier opus, "Herencia Africana", qui devient le premier disque d’or pour un album de salsa.

Pour Fresco, le "plus français des colombiens" évoque tour à tour ses origines, sa musique et ses projets de "retour au pays" avec humour et passion.

Un entretien à lire au rythme du tumbao !

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Buenaventura est une ville du département Valle del Cauca, ainsi que le port maritime le plus important de Colombie.

Comment vous est venue la passion pour la musique ?

Je viens d’une région noire, où les racines afro et arabes sont très présentes. Buenaventura, c’est la musique noire, andalouse, gitane, maure. Ces racines afro s’expriment dans l’art et la culture au quotidien. Chaque évènement, les enterrements y compris, est un prétexte pour faire la fête et sortir un tambour.

Nous ne vivons pas une nostalgie de l’Afrique et de cet ancien déplacement mais une Afrique vivante où la musique et les tambours sont partout présents.

Il y a d’ailleurs à Buenaventura un tambour, le Cununo, que l’on retrouve au Mali ?

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Oui. En fait à Buenaventura, ce tambour n’a pas évolué comme il l’a fait à Cuba ou à Porto-Rico. Comme la Colombie est divisée en trois cordillères, c’est un accident géographique qui a isolé les afro-descendants pendant deux ou trois siècles. Notre tambour n’a donc pas connu l’introduction du métal et les tensions de la peau que celui-ci a permis ailleurs. On continue de faire ces tambours comme on les faisait il y a des siècles.

Nous avons aussi la Marimba, qui est une espèce de vibraphone ancien. Les sonorités en sont très influencées.

Votre premier album s’intitule « Herencia Africana ». Quelle est la part de cet héritage africain dans votre parcours ?

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"Herencia africana" (1996)


Tout. Garcia Marquez parle d’un réalisme magique mais nous préférons parler d’un réalisme mythique. Le mythe accompagne notre réalité et nous le vivons au plus profond de notre être. Chez nous, la musique est fondée sur des traditions orales et sur des contes. Tous ces brassages latino-américains se mélangent aux mythes africains et cet héritage est omniprésent dans ma musique.

Je crois qu’au bout d’un moment, après avoir joué tous ces jeux sociaux, on finit par revenir à ses racines. Quand je vois Juanes, avec des titres comme la « Camisa negra » je me demande si la Colombie ne devrait pas mettre un tambour dans tout cela…

Avec des artistes comme Shakira ou Toto la Momposina, je suis convaincu que nous allons finir par montrer réellement de quoi est composé le métissage latino-américain, au delà de la carte postale.

On dit souvent de vous que vous êtes le meilleur Ambassadeur de Colombie en France car vous donnez une autre image que celle de la violence et de la drogue ?

Dans ce sens là oui. Mais je me vois plutôt comme un ouvrier, un artisan de la chanson.

Comme Jacques Brel ?

Ah oui il disait cela ? Je suis d’accord car se considérer artiste, c’est beaucoup. Un artisan c’est quelqu’un qui aime son travail et qui l’expose pour que des personnes le prennent, le partagent, l’apprivoisent ou l’utilisent. Ce sont des outils qu’il offre, pas de fragiles pièces de cristal.

Vous avez quitté la Colombie pour la France à 18 ans. Que représentait la France avant que vous partiez et qu’y avez-vous trouvé ?

La France représentait Sartre, la Révolution française, la justice. Je pensais que tout le monde y était très poli avec un langage soigné et soutenu. « Bonjour cher Monsieur, où est le métro Saint Michel je vous prie ? »… Et puis on arrive et c’est : « salut les meufs ! » ; un grand décalage.

Mais je suis heureux d’avoir traversé les années et d’avoir vu la France nue, de l’avoir démystifiée. On est parfois déçu lorsqu’on voit les gens nus. Moi, au contraire, je suis de plus en plus amoureux. Je l’ai vue nue et je l’aime.

Qu’incarne la France pour vous ?

J’ai une image très forte de Marianne. Pour moi, elle n’est pas une femme dans un tableau de Delacroix. Marianne existe. Quand j’étais SDF, que je vivais dans le métro, cette Marianne m’a donné la main, elle m’a embrassé, m’a serré dans ses bras et m’a donné son sein. Elle m’a transmit ce rêve libertaire. Même si la France et certains Français l’oublient, ce pays est une nation phare, une lumière, un pays de justice.

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Le théâtre du Châtelet


Vous avez récemment donné un concert au théâtre du Châtelet. Comment cela s’est-il passé ?

C’était fantastique. Le théâtre est très beau. Il y avait des artistes reconnus, j’ai invité un musicien du Benin qui s’appelle Lionel Loueke et qui joue avec le grand pianiste afro-américain Herbie Hancock. Il y avait aussi Steve Touré que j’ai connu à Marcillac. Il joue avec des coquillages, c’est très beau.

Vous semblez plus connu en France qu’en Colombie ? Y a-t-il une raison à cela ?

Les médias, c’est une industrie. J’ai l’impression que les radios ne comprennent pas toujours qu’ils ont une responsabilité sociale et pas seulement commerciale.

Dans ce pays qui investit tant dans la guerre et pas assez dans la culture, tous les scénarios sont réunis pour que l’art rencontre des difficultés pour vivre ou communiquer. Je crois que cela en est un peu la raison car quand les colombiens connaissent ma musique, ils adhérent.

Trouvez-vous qu’en Colombie la salsa actuelle soit moins engagée qu’auparavant ?

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La Fania All Stars est un orchestre réunissant les meilleurs musiciens et chanteurs de la maison de disques Fania Records, fondée en 1964 par Johnny Pacheco et Jerry Masucci

Oui, elle est plus commerciale. Mais ce n’est pas seulement en Colombie c’est partout. Il y a eu un mouvement culturel aux Etats-Unis dans les années 70 de revendication de l’esprit latino, la Fania All Star. Ils ont fédéré toutes les grandes formations de l’époque et les ont canalisées dans un seul label. Selon moi cela a tué la diversification de ces grands leaders.

Ils ont quand même participé à la diffusion de la salsa dans le monde entier… ?

Non. Des boléros comme « Besame mucho » sont connus depuis les années 50. Au sortir de la IIème guerre mondiale, les sons cubains, les mambos, les cha cha cha ont aidé à rétablir le moral des européens. La Fania n’a pas permis de faire connaitre la salsa. Elle a peut-être permis de diffuser la sonorité urbaine « salsa » des années 70.

Il ne faut pas oublier que la vidéo la plus importante de la Fania est le concert qu’ils ont donné à Kinshasa devant Mobutu, l’homme qui a tué Patrice Lumumba. Je n’en suis pas fier. La seule chose positive c’est peut-être que l’industrie du disque se soit intéressée à ce mouvement. Mais que reste-t-il aujourd’hui ? Il y a quand même quelque chose qui ne tourne pas rond quand on entend plus Marc Anthony que Cheo Feliciano. Selon moi le processus naturel aurait été meilleur pour le brassage des musiques du monde.

La salsa doit-elle être engagée ?

La salsa doit être engagée car la salsa vient d’Afrique et des tambours. Elle vient de tous les citoyens marginaux d’Amérique latine. Le vocabulaire de la salsa est frontal, il est de la rue, de ses cultures et de ses métissages.
La vérité de la salsa doit être imprégnée d’un sentiment contestataire, émancipateur, populaire et explosif.

Pensez-vous que ce message de la salsa puisse être compris en Europe où les mentalités, les sonorités, les rythmes sont différents ?

Oui. Il faut qu’elle soit mise en avant comme un outil de survie dans des sociétés où les gens sont exploités, ont peur et sont manipulés. S’il y a bien un élément dans l’art qui pourrait aider ces sociétés là, c’est la salsa. Pour le brassage naturel qu’elle représente entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique.
Cette musique, comme le jazz, est un apport à l’humanité pour son évolution, pour sa liberté.

Vous disiez qu’à vos débuts, la salsa était comme une maladie infantile en Europe. Que les Européens n’en comprenaient que le côté festif sans en saisir l’essence ?

Oui, c’est normal. C’est un travail que nous, travailleurs de la culture, nous devons faire. Si je suis un artisan et que je fais une pièce pour se peigner les cheveux et qu’elle est utilisée pour se gratter le dos c’est ma responsabilité d’expliquer comment il convient de l’utiliser.

Vous êtes très attaché à la définition d’une salsa « authentique ». Ne pensez-vous pas qu’en l’ouvrant à d’autres musiques comme le rap ou la chanson française, vous trahissez cette définition ?

Non, pas du tout. J’ai par exemple chanté avec un rappeur congolais qui s’appelle Baloji car j’aimais beaucoup sa rythmique qui est très congolaise. Cela a été l’occasion d’une rencontre entre la Colombie et le Congo. J’ai également fait un titre avec Olivia Ruiz car elle est Toulousaine d’un père immigré espagnol. Son hispanisme ajouté à cette voix qui vient des rues françaises me plaisait.
Je préfère brasser la salsa avec le sentiment honnête d’un Congolais qu’avec un Colombien qui ment dans sa musique, qui ne la fait pas pour les bonnes raisons.

Vous êtes un étonnant mélange entre patience et calme apparent, mais lorsque vous entrez sur scène ou en studio, c’est l’étincelle puis l’explosion…

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Yuri Buenaventura au Festival de Dakhla au Maroc © Nomadz wikipedia

Je crois que j’ai du mal à vivre dans la société. Dans l’art, on peut aller au fond de l’univers en moins d’une seconde. C’est là que je me sens tranquille.

Pratiquez-vous d’autres formes d’art ?

Je faisais de la peinture. Peindre me faisait sortir de moi et c’est à ce moment là que j’ai fini SDF. Alors j’ai arrêté et je me suis mis à la musique.

Il y a finalement quelque chose de mystique, presque religieux dans votre manière de percevoir l’art ?

Oui. Je crois que l’art est un souffle, un mystère qui touche le divin, la grâce. Et tout ce qui provient de la grâce nous dépasse. C’est pour cela que l’on a le trac lorsqu’on monte sur scène. Car on ne maitrise pas cette grâce.

Vos chansons traitent souvent de sujets graves, des enlèvements, des déplacements, des massacres. Pensez-vous que cette grâce, puisse avoir un impact sur le réel et contribuer à changer les choses ?

Je crois que nous tournons en rond à l’intérieur de nous-mêmes. Ce sont toujours les mêmes problèmes, la promiscuité, les drogues, la violence et on patine. La méthode pour sortir de tout ça c’est la propreté de la pensée et de l’esprit.
Parce que j’ai rencontré la violence très vite à Buenaventura, je crois que je n’étais pas destiné à être propre. J’étais destiné à entrer dans ce tunnel et c’est la présence en moi de ce souffle de l’art qui m’en a sorti.

Il est quand même plus facile d’être un chanteur engagé en France qu’en Colombie ?

Certainement. En affichant publiquement ton soutien pour quelqu’un comme Piedad Cordoba, tu peux très vite devenir une cible. Ce n’est pas normal. Ce n’est pas une démocratie.

Quelle est votre regard sur la Colombie d’aujourd’hui ? Est-ce que le pays a changé depuis que vous l’avez quitté pour la première fois ?

Oui. C’est un chaos. A Buenaventura par exemple, c’est la volonté des grands intérêts économiques que ce soit un chaos, qu’il y ait la guerre, que les gens soient déplacés et que l’on s’approprie leurs terres.

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Avez-vous tout de même espoir ?

Oui évidemment. Enormément d’espoir. La Colombie est un pays fort. Je me rappelle être allé dans un pays africain faire de la promo dans une radio. Autour de cette radio, il y avait des barbelés et des chars de guerre. Dans les stations de bus, les gens avaient l’air triste, la tête basse. Je me suis dit ces gens là sont tous à genoux.

Je suis très heureux car ici ce n’est pas le cas.

On a l’impression qu’il existe un énorme décalage entre tous ces problèmes et la joie de vivre des Colombiens, est-ce grâce à la salsa ?

Ce qui est sûr, c’est que c’est grâce à la musique. Dans ce taxi que l’on voit là bas, le chauffeur n’a peut-être pas eu beaucoup de clients aujourd’hui mais il écoute Tropicana ou je ne sais quelle radio. Ce n’est pas seulement la musique, c’est le reflet de toute une culture.

Cita con la luz », votre dernier album marquait déjà une volonté de retour au pays. Souhaitez-vous désormais plus vous impliquer en Colombie, notamment socialement ?

J’ai le projet de développer un port de pêche artisanal à Buenaventura, qui, avec la construction d’un aéroport pourrait leur permettre d’exporter des produits frais.

Et vos projets artistiques ?

J’ai beaucoup appris dans votre pays. J’ai compris comment une lumière pouvait être belle, comment le son pouvait être soigné, avec quelle programmation artistique on pouvait respecter le public. Je me sens prêt pour mettre ces choses en pratique, livrer cette bataille et participer à l’éducation de mon pays.

Comment cela va se traduire, un album, des concerts ?

Oui. Ce sera ma manière de participer, je pense qu’il faut être dans le combat. Je veux savoir si je suis capable de faire un titre que les radios vont jouer. J’ai beaucoup de projets avec mon entreprise de production. Cela fait des années que j’aimerais faire venir Charles Aznavour en Colombie, notamment en raison de son expérience arménienne.

Et continuer de participer au partage entre nos deux pays ?

Oui. C’est certain.

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Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)

publié le 06/07/2010

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