"Si douce France..."

Le Monde, 3 janvier 2014.

A consulter également , sur le même sujet, l’article publié sur notre site : "La France, première destination plébiscitée par les étudiants étrangers".

Illustrations Valero Doval pour M le magazine du Monde - JPEG

La France de M. Hollande ? Un pays qui ne s’aime plus, décrivent les déclinologues. Une terre des opportunités confisquées et du matraquage fiscal. Un rafiot en perdition ballotté dans les eaux bouillonnantes de la mondialisation. Une vieille nation traînant son "identité malheureuse" comme un boulet. Il existe pourtant une autre France, un peu perdue de vue : "Un pays merveilleux et magnifique." C’est en tout cas la description qu’en fait spontanément Yana Tarasovo, une jeune Russe tombée amoureuse des Alpes durant ses études de commerce à Grenoble Ecole de management (ESC Grenoble). "Il faut avoir vécu ailleurs pour s’en apercevoir", précise cette Pétersbourgeoise de 22 ans. Son master en poche, elle vient de décrocher un CDD de six mois dans une entreprise de la région et compte bien poursuivre au-delà son histoire passionnelle avec la France. Elle n’est pas la seule.

Alors que la jeunesse française est invitée tous les quatre matins à "se barrer" sous des cieux qui seraient moins hostiles, les jeunes du monde entier affluent toujours plus nombreux vers notre vieil Hexagone. Au dernier palmarès de l’attractivité établi par l’Unesco, la France se place au troisième rang (290 000 étudiants étrangers par an) derrière les Etats-Unis et le Royaume-Uni, et devance désormais l’Australie. Quant à Paris, elle vient d’être élue "meilleure ville au monde pour les étudiants" par QS, un cabinet britannique spécialisé. L’indice de satisfaction de ces jeunes gens venus des cinq continents tourne même au plébiscite. Quatre-vingt-onze pour cent d’entre eux se disent satisfaits ou très satisfaits de leur séjour, selon la très récente enquête de TNS-Sofres pour Campus France, l’agence publique de promotion de l’enseignement supérieur et de la mobilité internationale. Neuf sur dix recommanderaient même notre pays pour y faire des études, voire plus si affinités.

Ce score à la soviétique n’étonne guère Parth Joshi, 24 ans. Juché sur un tabouret de la cafet’ de l’ESC Grenoble, ce jeune homme du Rajasthan (nord-ouest de l’Inde) estime que "la nature a été généreuse avec la France". Le paysage de montagnes que l’on aperçoit de son école semble posé là pour confirmer son propos. De Lyon à Paris, de Montpellier à Annecy, cet enfant d’une bonne famille indienne a découvert la France en se laissant glisser sur le réseau ferré. Avec son regard d’ingénieur, il en est arrivé à cette conclusion peut-être hâtive : "Vous avez le meilleur système de transports au monde !" La beauté des paysages, l’excellence de la gastronomie, l’abondance de l’offre culturelle, la richesse du patrimoine... Au banc d’essai de ces jugements extérieurs sur la qualité de vie, le pays obtient sans peine son triple A. Mais cette pluie d’éloges sur la "douce France", "aux clochers, aux maisons sages", flatte autant qu’elle dérange. Cette vision semblant donner raison aux théoriciens du déclin : aux yeux du monde, la France serait devenue cet Etat pour collectionneurs de cartes postales déclassé, dégradé, en un mot "largué" dans la grande compétition internationale. Sauf que ni Parth, ni Yana, ni tant d’autres étudiants en provenance des fameux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) n’ont choisi la cinquième puissance économique mondiale pour gambader dans les alpages et déguster ses "fromages qui puent".

"ABSOLUMENT DÉ-BOR-DÉ !"

La qualité des formations, la réputation des grandes écoles et universités françaises, le coût relativement abordable des études : des critères autrement plus déterminants selon l’enquête de Campus France. "Arrêtons de faire de la sinistrose sous prétexte que l’on n’a pas beaucoup d’établissements dans le classement de Shanghaï [le classement académique des universités mondiales]", suggère son directeur général Antoine Grassin. Prudent, ce dernier se garde toutefois de pousser un cocorico trop sonore. Il ne cherche pas à dissimuler les quelques vérités dérangeantes et les "peut mieux faire" qui ressortent aussi de cette enquête réalisée auprès de 20 000 étudiants. Ainsi, l’administration française reste souvent perçue comme inutilement tatillonne, voire ouvertement hostile. Le coût de la vie et du logement (surtout à Paris) en effraie plus d’un. Enfin, trouver un emploi en France dans la foulée des études apparaît à la plupart anormalement compliqué.

La faute à un marché du travail trop rigide ? Pour les étudiants chinois, autant demander si le pape est catholique. A leurs oreilles, 35 heures, RTT, débats ésotériques sur le travail dominical et viaducs du mois de mai sonnent comme des blagues bien françaises dont ils ne percevraient pas toute la portée comique. Hua Zhu et Lin Xiang (les noms ont été changés) ne se connaissent pas - l’une étudie à Grenoble, l’autre à Paris -, ces deux Shanghaïennes font néanmoins un constat en tout point identique : comparée au bouillonnement de "l’atelier du monde", la France donne l’impression d’avancer au ralenti. Elles ont toutes deux expérimenté le même choc rythmique en débarquant dans un Paris vidé de ses actifs au mois d’août.

"Les Français ont beaucoup de jours de repos. En Chine, vous avez deux semaines de congé au grand maximum et encore vous n’en prenez qu’une seule, car sinon c’est mal vu. Idem pour les jours fériés", témoigne Hua, 24 ans. Toutefois, il ne lui viendrait pas à l’idée de conseiller aux travailleurs français de sacrifier leurs avantages sur l’autel de la mondialisation pour mieux faire face au rouleau compresseur chinois. "Les Français ont raison de faire attention à leur qualité de vie. En Chine, il faut travailler, travailler, travailler... Au bout du compte, on oublie pourquoi on travaille !", lance cette jeune étudiante qui a effectué un stage professionnel de dix mois dans les laboratoires toulousains de Pierre Fabre. En deuxième année de master communication à Sciences Po Paris, Lin Xiang développe les mêmes arguments dans un français impeccable : "En France, il y a une vision de la vie assez équilibrée. On garde du temps pour la vie privée et les loisirs. La réussite n’est pas seulement jugée par la carrière. La famille, les amis, aussi, sont très importants. Je trouve ça plutôt positif."

La France qui roupille au travail a nourri une abondante littérature de témoignages, décrivant une vie de bureau où le salarié se démène pour faire ses 35 heures... en un mois. Tout en se prétendant "absolument dé-bor-dé !" Les jeunes diplômés étrangers qui ont goûté au monde de l’entreprise en France ne reconnaissent pas franchement ce portrait courtelinesque de salariés aux doigts de pied en éventail. Qu’ils soient chinois, russes ou indiens comme Parth Joshi, en stage dans une société de webmarketing de l’Isère, ils auraient même plutôt tendance à louer la productivité française : "Même si la pause déjeuner peut prendre deux heures, quand les salariés sont au travail, je les trouve efficaces, productifs et concentrés sur leur tâche."

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CONSERVATISME RÉVOLUTIONNAIRE

La France, un pays où il fait bon vivre et... débattre, disent aussi les étudiants étrangers. Même nos péroraisons de comptoir et cette manie d’avoir un avis tranché sur tout (disent-ils) trouvent grâce à leurs yeux. "Je viens de Barcelone mais je ne m’intéresse pas du tout au football", confesse Gerard Sole, en stage de fin d’études chez Alstom en région parisienne. "J’en ai marre d’en entendre tout le temps parler en Espagne. Ici, les gens abordent spontanément des sujets comme la culture ou la politique." En master de science politique à l’université Paris-VIII (Vincennes-Saint-Denis), la Brésilienne Roberta Lima, 30 ans, fait peu ou prou le même constat : "Comparée à mon pays, la politique est très présente dans les discussions. Quand on va à une fête en France, les gens en parlent naturellement. Au Brésil, ça ennuie tout le monde, on vous dira : "La politique c’est toujours la même chose." Ici, il y a une grande conscience politique."

Le débat public s’est peut-être appauvri en France, où il est de bon ton de dénoncer l’indigence de la pensée. Il faut croire néanmoins que l’herbe intellectuelle reste moins verte ailleurs. A tort ou à raison, le pays des Lumières continue d’être perçu comme cette terre où l’on s’autorise encore à philosopher. Récemment débarqué de New York pour boucler sa thèse sur Jacques Derrida, Donald s’émerveille de la place réservée à la discipline qu’il étudie : "La philosophie s’intègre dans la société. On trouve tous les livres des grands philosophes en librairie, aux Etats-Unis il faudrait les commander en ligne. Quant aux cafés philo, c’est un concept qui nous paraît très bizarre à nous Américains !" Un peu à la manière d’Usbek dans les Lettres persanes, racontant ses étonnantes découvertes à Paris, Donald envoie des courriels ébahis outre-Atlantique pour raconter, à qui veut le croire, que la philo s’enseigne dès le lycée en France ! "C’est peut-être le seul pays à le faire et je trouve ça formidable."

Ce timide Américain exerce son français encore hésitant dans les locaux de l’association Equipes d’accueil et d’amitié pour les étudiantes et étudiants étrangers, à deux pas du Musée d’Orsay. Des bénévoles grisonnants y donnent quelques heures de leur temps pour leur faire pratiquer la langue et débusquer les fautes de syntaxe dans les thèses et les mémoires. A Donald qui raconte que de sa chambre de bonne, il aperçoit chaque week-end les cortèges de manifestants s’ébranlant de la place de la République, un septuagénaire un peu taquin répond : "Tu devrais te joindre aux défilés, c’est une façon d’améliorer ton français." Riposte du thésard new-yorkais sur le même ton badin : "Je ne peux pas, je n’ai pas de bonnet rouge." Les mouvements sociaux à la française suscitent invariablement la même réaction ambivalente. Les étudiants étrangers admirent l’esprit de résistance des Français, des "indignés" et des sans-culottes dans l’âme. En même temps, ils décèlent dans ce goût prononcé pour les barricades une forme de conservatisme révolutionnaire. Arc-boutés sur leurs fameux acquis sociaux, les Français bloqueraient systématiquement les réformes avec le risque de tout perdre faute d’accepter les adaptations nécessaires.

NATION D’ÉTERNELS INSATISFAITS

Trop occupée à contempler le verre à moitié vide, notre nation d’éternels insatisfaits en oublierait de célébrer tout ce qui tourne rond dans l’Hexagone. La santé, l’éducation, les transports, la culture, la couverture sociale ? Les vingt et un étudiants de quinze nationalités différentes rencontrés au cours de cette enquête posent tous un diagnostic similaire : le pays de la vie en rose se complaît à noircir le tableau. La Brésilienne de Sao Paulo, Roberta, s’est rapidement familiarisée avec le vocabulaire fleuri du parfait râleur. "C’est la merde !", "Putain !" ("Poutain" avec l’accent brésilien) : "J’entends beaucoup ça en France. Il faut attendre le métro trois minutes ? C’est la mort ! Au Brésil ? Tu ne sais jamais quand il va arriver... mais tu sais qu’il va arriver !"

Vu du cœur de Paris et de Grenoble (systématiquement dans le "Top 5" des villes étudiantes), le spleen français peut certes paraître exagéré. Mais de Roubaix, considérée comme la ville la plus pauvre de France ? Dans un imposant bâtiment de briques rouges datant du XIXe siècle, l’Ecole nationale supérieure des arts et industries textiles (Ensait) accueille chaque année jusqu’à 90 étrangers sur un effectif total de 420 étudiants. La directrice des relations internationales vous assure que ces jeunes du monde entier arrivent l’esprit vierge de tous les méchants stéréotypes sur la région entretenus par les Français. En discutant avec un panel de l’école (une Islandaise, un Chinois, un Japonais, une Allemande, une Péruvienne), il est tout de même clair qu’ils ne confondent pas Roubaix et ses environs avec la French Riviera. Difficile d’ignorer le ciel gris, les rideaux de fer baissés avec leur affiche "à vendre" et les SDF qui se massent autour de la gare.

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Plongés dans cette France qui va mal, les futurs diplômés de cette école d’ingénieurs ne se plaignent pas trop de leur sort hormis l’Allemande Melissa, en échange Erasmus. "Roubaix, ce n’est pas une ville de rêve. J’ai vu suffisamment de villes qui ne sont pas sympas en Allemagne", se plaint-elle avant d’ajouter qu’elle se verrait bien revenir dans l’Hexagone mais "à Paris ou dans le Sud". Pour le reste, le petit groupe se dit satisfait du niveau des formations dispensées à l’Ensait, confirme la proverbiale chaleur des gens du Nord, rigole de cette habitude française de se faire la bise à tout bout de champ... Mais – impossible d’y échapper –, "les Français se plaignent tout le temps", lâche Denise Medina, une Péruvienne à la joie communicative. A sa droite, l’Islandaise Sunna Jokulsdottir recourt à une parabole météorologique pour décrire ce mal français : "Chez moi l’hiver est très long, très froid et très pluvieux mais on ne s’en plaint pas, on sait que c’est comme ça, un point c’est tout. Mais quand il fait beau, on est content ! Avec vous, c’est l’inverse : quand il y a du soleil, vous êtes indifférents et quand il y a du mauvais temps, vous râlez."

DEVISE RÉPUBLICAINE

A Paris, même son de cloche, le Barcelonais Gerard Sole juge les Français "plus négatifs" que ses compatriotes alors même que l’horizon économique lui apparaît nettement plus bouché dans la péninsule Ibérique : "L’Espagne a un taux de chômage de 26 % contre 10,5 % pour la France. Pour les moins de 25 ans, c’est autour de 50 %. La majorité de mes amis sont sans emploi ou prolongent leurs études pour trouver quelque chose, et ils restent chez leurs parents jusqu’à 27 ans. C’est vrai qu’en France, il y a du chômage mais aussi beaucoup plus d’opportunités. En Espagne, les rares jobs que l’on trouve sont plus mal payés qu’il y a dix ans."

Le directeur de Campus France, Antoine Grassin, se félicite de ce regard positif. C’est bien la preuve que notre vieille nation est "un astre qui n’est pas éteint", considère-t-il. Mais en diplomate avisé, il se garde de brandir ce taux de satisfaction générale des étudiants étrangers comme un indice à agiter sous le nez de Français mécontents de leur sort. Avec 3 275 000 chômeurs, des plans sociaux en rafale, un pouvoir d’achat au point mort et une jeunesse française anxieuse face à l’avenir, l’argument est "très délicat à manier". Et puis, il faut se méfier de l’effet d’optique. Chacun le sait bien, la période des études est un moment particulier de la vie qui incite à regarder les choses sous un jour plus optimiste, surtout loin de chez soi. Une fois redescendus du petit nuage estudiantin, beaucoup de ces diplômés étrangers voient d’ailleurs leur rêve d’une vie hexagonale se heurter aux dures réalités du marché du travail. Dans une économie française frappée par "une crise structurelle" et "une mutation profonde de l’emploi", un écrémage se fait naturellement : "Dans notre étude, deux tiers des personnes interrogées disent vouloir rester en France, mais seulement un tiers de ce groupe y parvient", rappelle Antoine Grassin.

Les heureux élus le sont d’autant plus qu’ils ont échappé de peu à l’expulsion. "Je me plais énormément en France, c’est pour cette raison que je me suis battue pour y rester", raconte Zeinab Ben Slimane. En 2012, cette Marocaine de 26 ans qui se sent "très française" est tombée sous le coup de la circulaire Guéant limitant les possibilités pour les diplômés non européens de travailler en France même après y avoir trouvé un emploi. A ce moment-là, la jeune femme a douté de la validité de la devise républicaine. Mais aujourd’hui, elle veut se souvenir de "la fraternité" de tant d’amis français à l’époque prêts à la soutenir par tous les moyens pour la sortir de sa situation kafkaïenne. Désormais cadre supérieure dans le secteur de l’assurance, Zeinab savoure en France "la liberté et la laïcité" qui ont, pour elle, le goût d’un verre de bordeaux à la terrasse d’un café.

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A la même table du bistrot parisien Le Père Fouettard (comme un clin d’œil à l’intraitable ancien ministre de l’intérieur), la Rwandaise Yvonne Umutoni narre la même histoire : la peur de l’expulsion, la solidarité autour d’elle et le soulagement après l’abrogation de la circulaire en mai 2012. Désormais ingénieure en informatique, quel regard la jeune femme de Kigali porte-t-elle sur la patrie autoproclamée des droits de l’homme ? On s’attend à une longue tirade sur les scores électoraux de l’extrême droite, sur les attaques dont la garde des sceaux a été la cible, sur la flopée de commentaires racistes d’internautes au sujet de l’élection d’une Miss France métisse. Mais Yvonne refuse "les généralités" et préfère se baser sur son vécu : "Il faut voir au cas par cas. Ce que j’observe dans mon entourage à Paris, c’est beaucoup, beaucoup de couples mixtes. Et à mon travail, le fait que je sois étrangère, noire et femme ne change rien."

Zeinab a bien noté une augmentation des blagues racistes "même devant [elle]" depuis son arrivée sur le sol français en 2005. Mais, de là à évoquer une atmosphère devenue irrespirable... "Non, ça dépend vraiment des milieux mais je ne dirais pas que le Français moyen est raciste. De toute façon, le racisme n’est pas un problème propre à la France." Trop angéliques sur l’état de la nation, les jeunes du monde entier ? Le portrait de la France reflété dans le miroir qu’ils nous tendent pèche peut-être par excès d’optimisme. Mais il nous apprend au moins une chose : la sinistrose n’est pas une maladie contagieuse.

Christian Roudaut, Le Monde

Pour plus d’informations : http://www.ambafrance-co.org/La-Fra...

publié le 08/01/2014

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