Manuel Valls : "Je viens apporter mon soutien au processus de paix" / El Tiempo

Le Premier Ministre français, Manuel Valls, est arrivé mercredi 24 juin en Colombie pour une visite officielle centrée sur le renforcement des relations commerciales, les discussions sur le changement climatique et le conflit avec les FARC.

JPEG

Quel est le sens de votre visite en Colombie ? Pourquoi un Premier ministre français vient-il en Colombie ?

En janvier dernier, lors de sa visite à Paris, le président SANTOS m’a invité à venir en Colombie. J’ai tout de suite accepté. Depuis près de deux cents ans, nos deux pays sont liés par une amitié forte, née avec la Révolution française et l’Indépendance colombienne. Je viens célébrer cet héritage. Je viens, aussi, naturellement, marquer l’appui de la France au processus de paix et de réconciliation nationale conduit par le gouvernement. Je veux aussi évoquer d’autres sujets importants : politique économique, sécurité intérieure, mais aussi éducation, culture, agriculture. Ils seront au cœur de mes échanges avec les autorités colombiennes. Je veux une visite qui renforce une relation déjà solide entre nos deux pays. A titre d’exemples : les entreprises françaises sont le premier employeur étranger en Colombie et la France est le 3ème pays d’accueil des Colombiens dans le monde.

Vous êtes né à Barcelone. Quel est votre regard sur le monde latino-américain et sur la Colombie en particulier ?

Je suis pleinement français. La France m’a donné la chance et l’honneur d’occuper les fonctions qui m’amènent aujourd’hui ici. Mais je suis aussi un Européen du sud avec un intérêt particulier pour l’Amérique latine. J’ai grandi avec les livres de VARGAS LLOSA, CORTAZAR, FUENTES, CARPENTIER, et bien entendu GARCIA MARQUEZ. Je suis convaincu que la France doit être plus présente en Amérique du Sud, continent en pleine métamorphose qui s’affirme de plus en plus sur la scène internationale. La Colombie, qui connaît depuis quinze ans un essor économique formidable, prend toute sa part dans ce mouvement. Il était d’ailleurs logique de confirmer, le 10 juin dernier, à Bruxelles, avec les autorités colombiennes, la fin programmée de l’exigence de visas Schengen en 2015. C’est une excellente décision de l’Europe, que la France a toujours appuyée, je m’en réjouis.

La France a été un acteur clef dans le conflit colombien jusqu’à la libération d’Ingrid Betancourt en 2008. Quel rôle compte jouer votre gouvernement lors d’un éventuel post conflit dans notre pays ? Pensez-vous que le processus de paix colombien soit en bonne voie malgré les récentes tensions ?

Comme tous les Européens, je sais que la paix est une chose fragile, qu’elle n’est jamais acquise. Elle demande une implication constante, pas seulement des Etats, mais aussi des peuples. Je suis impressionné par la détermination du président SANTOS et du gouvernement colombien pour parvenir à un accord de paix durable et juste. Je ne crois pas avoir de conseils à donner, mais il me paraît essentiel que les droits des victimes soient placés au cœur des discussions et que les différents protagonistes du conflit prennent leurs responsabilités vis-à-vis de leurs compatriotes. La France se trouve naturellement aux côtés de la Colombie pour la soutenir dans la période de post-conflit. Elle le fait à titre bilatéral et à travers l’Union européenne et l’ONU.

Les présidents SANTOS et HOLLANDE ont annoncé en janvier la constitution d´un Comité stratégique franco-colombien visant à stimuler la relation bilatérale. Cinq mois plus tard, où en est-on et qu´attendez-vous de ce Comité ?

Cinq mois, c’est un peu court pour tirer un bilan. Ce qu’il faut c’est continuer à travailler sans relâche pour dynamiser la relation entre nos deux pays. Et je voudrais rendre hommage à un grand Colombien, Nicanor RESTREPO, qui nous a quittés brutalement en mars dernier. Il était le premier co-président colombien du Comité stratégique franco-colombien créé par les Présidents HOLLANDE et SANTOS en janvier dernier. Ses talents d’entrepreneur, son engagement social et pour la paix, son amitié pour la France, sont des sources d’inspiration pour le travail qui est devant nous.

Votre ministre de la Culture vous accompagne en Colombie. Y a-t-il des projets spécifiques que vous souhaitez développer ?

Oui, et ils sont nombreux. En 2017, des Saisons croisées entre la France et la Colombie seront organisées. Lors du premier semestre, la Colombie accueillera la France, puis ce sera au tour de la France d’accueillir la Colombie pour six mois. Trop souvent, la Colombie se résume en France à quelques clichés dépassés. Nous voulons donc montrer à un large public – aux Français, et à tous ceux qui visitent notre pays – la richesse et le potentiel de la Colombie, sur les plans notamment artistique et culturel. Ce sera une grande fête dont je me réjouis d’avance !

Pourquoi est-ce si difficile de réformer la France ? Les Français ont-ils peur et manquent-ils de confiance en eux, comme certains le pensent ? N’existe-t-il pas un projet commun qui unit les Français ?

Je ne partage pas votre point de vue. Contrairement aux idées reçues, la France a entamé un programme très ambitieux de réformes : compétitivité des entreprises, souplesse du marché du travail, évolution de nos collectivités territoriales ou encore refondation de notre système éducatif. La France est donc en mouvement. Et les Français, dans leur très grande majorité, y sont favorables, car ils savent que la France doit s’adapter, se renforcer, pour conserver son rang de grande puissance. Je garde cependant les yeux ouverts. Je suis conscient des blocages, des doutes, des fractures, du pessimisme qui trop souvent traversent la société française, sur fond de crise économique. C’est pourquoi, je n’ai de cesse, avec d’autres, de défendre notre modèle républicain, nos valeurs de tolérance, de solidarité, de laïcité qui sont les ciments de notre nation, et nos meilleurs atouts pour aller de l’avant.

La France est-elle prête à faire face à un éventuel échec des négociations avec la Grèce et une possible sortie d’Athènes de la zone euro voire de l’Union européenne ?

L’échec n’est pas une option. Il faut réussir. Pour la Grèce bien sûr, mais aussi pour préserver l’intégrité de la zone euro. Même si le temps presse, nous pouvons obtenir dans les prochains jours un accord, car le gouvernement grec a pris ses responsabilités. Tout doit désormais être fait pour conclure cette négociation. La France n’a pas d’autre objectif et continuera à œuvrer en ce sens sans relâche.

La France a connu de terribles attentats en janvier et il y a eu un sursaut du peuple français. Comment interprétez-vous ces attentats ? Y a-t-il un malaise français ? Y a-t-il vraiment un péril islamiste ? De façon plus générale, en France comme en Europe, on observe une montée des partis radicaux ou extrémistes. Est-ce un danger pour la démocratie ? L´Europe est riche : pourquoi ce phénomène ?

En janvier dernier, la France a été durement frappée par le jihadisme. En trois jours, dix-sept personnes ont été assassinées parce qu’elles étaient journalistes, policiers ou juives. Cette folie meurtrière s’abat malheureusement sur de nombreux autres pays : récemment la Belgique, le Danemark, la Tunisie, l’Australie, le Kenya … C’est une menace globale sans précédent à laquelle nous devons faire face avec la plus grande détermination. Il n’y a pas de spécificité française même si la France est très exposée compte tenu des valeurs qu’elle incarne – la démocratie, la liberté, la laïcité – et de sa détermination à combattre le terrorisme. Nous agissons dans tous les domaines, non seulement en matière de sécurité, de renseignement, mais aussi de prévention, d’éducation, de lutte contre la radicalisation. Si nous faisons face à la menace du jihadisme, je veux rappeler que plusieurs millions de musulmans vivent en France et rejettent cette conception dévoyée de l’islam. Dans l’épreuve, les Français se sont rassemblés par millions, dans la dignité, pour dire « non » au terrorisme, à l’intolérance, à l’antisémitisme et au racisme, dont se nourrissent tous les extrêmes. Il nous appartient de prolonger cet esprit. Ce sera un combat long. Mais j’ai la conviction que les valeurs démocratiques seront toujours plus fortes que la haine et l’obscurantisme.

Le Pape vient de prendre des positions fortes sur la protection de l´environnement et la lutte contre les dérèglements climatiques. Quel est l´objectif de la France en décembre en accueillant la COP21 ? Quel rôle voyez-vous pour la Colombie ?

Les prises de position du pape François contribuent à éveiller les consciences. Nous sommes face à un ultimatum environnemental. Il n’y a plus un instant à perdre. Le rendez-vous de décembre ne doit pas être manqué. C’est pour la France une immense responsabilité. Elle mettra tout en œuvre pour arriver à un accord ambitieux et juste, notamment pour les pays les plus pauvres. L’objectif est de maintenir le réchauffement mondial en dessous de 2°C. Nous savons que nous pouvons compter sur l’appui et l’engagement de la Colombie. Comme l’a rappelé le Président SANTOS lors de sa visite à Paris, le territoire colombien est un des plus exposés au monde aux dérèglements climatiques qui menacent sa population, les trésors de biodiversité du pays et la beauté stupéfiante de ses paysages. La voix que fera entendre la Colombie sera donc utile pour l’humanité entière.

EL TIEMPO

publié le 25/06/2015

haut de la page