- M. Landaburu, spécialiste des langues colombiennes.

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Jon Landaburu

Jon Landaburu est né en 1943 à Paris. Linguiste et philosophe de formation, il a consacré sa vie à l’étude des langues colombiennes, devenant l’un des plus importants spécialistes en la matière. Travaillant aujourd’hui pour le Ministère de la Culture colombien sur un programme de protection des langues, il a accepté de partager avec nos lecteurs son travail sur la passionnante richesse linguistique et culturelle présente en Colombie en marge de la conférence qu’il a donnée lors du Colloque Amazónicas 3.

Vous êtes français, vous travaillez sur les langues colombiennes pour le Ministère de la culture colombien, pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

Après mes études de philosophie et de linguistique à La Sorbonne, je suis arrivé en Colombie en 1967 comme coopérant. J’ai enseigné pendant un an au Lycée français comme professeur de philosophie, une expérience très agréable et intéressante avec des jeunes gens remarquables qui sont devenus des références comme Antanas Mockus.

J’ai ensuite enseigné la linguistique à l’Université des Andes et j’ai commencé à m’intéresser aux langues indiennes colombiennes car elles étaient encore très peu connues. Je suis alors parti dans les Llanos, un véritable no man’s land à cette époque où j’ai commencé à travailler et à vivre avec des groupes d’indiens. Par la suite, j’ai travaillé et vécu longtemps en Amazonie et dans la Sierra Nevada de Santa Marta.

Alors que ma coopération ne devait durer qu’un an et demi, j’y suis resté 4 ans.

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Membres de la communauté Andoke © Thomas Whiffen

Après avoir bien avancé dans l’étude d’une petite langue amazonienne parlée par un petit groupe survivant des massacres perpétrés par les caoutchoutiers péruviens du début du 20ème siècle, l’Andoke, je suis rentré à Paris. J’ai présenté un dossier pour le CNRS au département de recherches linguistiques et j’ai été recruté comme chercheur permanent. A ce moment a commencé un long parcours entre la France et la Colombie, de travail de terrain et de cours en France.

Plus tard, dans les années 80, l’Institut Colombien d’Anthropologie m’a demandé de former des gens à travailler sur les langues indiennes. A l’époque, comme connaisseurs extérieurs des langues indiennes, il n’y avait quasiment que des missionnaires protestants américains arrivés en 1962 (Summer Institute of Linguistics) dont l’ambition est de traduire la Bible dans toutes les langues. Ces missionnaires étaient extrêmement critiqués par les organisations indiennes. Avec l’appui du gouvernement colombien, nous avons donc créé une école de formation de linguistes indigénistes à l’Université des Andes, un projet de coopération internationale avalisé par l’Ambassade et le DNP (Departamento Nacional de Planeación). Ce projet a duré 16 ans de 1984 à 2000. J’y étais la plupart du temps détaché mais je revenais aussi en France où je continuais à diriger au début le laboratoire de langues indiennes d’Amérique du CNRS.
Nous avons donc formé beaucoup de Colombiens et notamment des Indiens à travailler sur leurs propres langues. Nous avons créé une banque de données, publié une trentaine de livres, lancé des travaux sur 40 langues et des bourses de l’ambassade nous ont permis de former 4 docteurs et 6 doctorants qui enseignent aujourd’hui dans les universités colombiennes.

En 2000, je suis retourné à Paris où j’ai repris la direction du laboratoire des langues indiennes. J’y suis resté 6 ans, jusqu’à ma retraite. Entre temps, en 2006, le gouvernement colombien m’a donné la nationalité colombienne que j’ai bien sûr acceptée avec reconnaissance puisque j’ai consacré ma vie à ce pays. Comme ma femme est colombienne, je suis revenu ici, avec l’intention de partager mon temps entre la France et la Colombie. C’est à ce moment que la nouvelle et jeune ministre de la culture m’a appelé et m’a demandé de participer à la création d’un programme de protection des langues. Dans le centre de recherche de l’Université des Andes, nous travaillions sur 40 langues, et nous avions des contacts avec de nombreuses organisations indiennes et tout un réseau dans le pays. Cela nous a permis aujourd’hui de bien avancer dans le montage du programme.

Vous avez également travaillé sur la traduction de la Constitution colombienne ?

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Le 4 juillet 1991, étaient présents à la promulgation de la Constitution colombienne : Antonio Navarro, Ana Milena Muñoz de Gaviria, César Gaviria, Horacio Serpa et Álvaro Gómez © Elespectador

Effectivement, et ce fut une expérience très intéressante. En 1992, après la promulgation de la Constitution, la présidence de la République nous a demandé de la traduire en langues indiennes. Nous avons pris la chose au sérieux et plutôt que de faire une traduction en cabinet, nous avons fait une traduction collective dans les communautés indiennes avec des ateliers de travail dans 7 langues. Sept linguistes indiens locuteurs natifs de leur langue et formés par nos soins, assistés de sept avocats indigénistes ont travaillé sous ma coordination pendant deux ans. Le résultat, qui a été publié, est tout à fait passionnant car la traduction d’un vocabulaire juridique pour des populations qui vivent en forêt, qui sont pêcheurs ou paysans a posé une quantité de problèmes philosophiques, sémantiques, juridiques intéressants où il s’agit d’articuler notre pensée urbaine, lettrée, judéo-chrétienne à des mondes bien différents. En 2005, j’ai présenté une partie de ces résultats au Collège de France, à Paris.

Il y a aussi tout un vocabulaire à créer ?

Bien sûr. Il y a de nouveaux mots à créer mais également des mots anciens à retrouver.

La Constitution est-elle désormais traduite dans toutes les langues colombiennes ?

Elle a été traduite dans ces 7 langues. Par la suite, elle a été traduite dans d’autres langues par d’autres projets.
Plus que la traduction de la Constitution en tant que telle, ce qui fut absolument passionnant c’est la réflexion collective des Indiens sur leurs propres lois et comment celles-ci s’articulent avec celles de «  l’homme blanc ». Cela a permis des développements ultérieurs, des prises de conscience morales, politiques, culturelles.

Comment décririez –vous l’identité nationale colombienne ?

Par rapport à la problématique de la présence indienne, il y a trois types de pays en Amérique latine.
Certains pays comme le Chili, l’Argentine ou le sud du Brésil ont peu d’indiens. D’autres Etats, comme la Bolivie, le Pérou, l’Equateur, le Guatemala ou le Mexique ont de grosses minorités voire des majorités indiennes. Rien qu’au Mexique cela représente 12 millions de personnes. Entre ces deux groupes, la Colombie, le Brésil central et septentrional, le Venezuela et les Guyanes, l’Amérique centrale sont des espaces assez peuplés à l’arrivée des ibériques mais moins que les masses paysannes des Andes centrales ou de la Mésoamérique. Comme ailleurs, la Conquête y fut extrêmement meurtrière par les maladies, les guerres, le travail forcé mais l’effondrement démographique y fut relativement plus important que dans les pays à forte concentration indienne. Le métissage avec les européens et l’apport très important des esclaves noirs ont permis un creuset qui définit en bonne part l’identité colombienne.
Ces pays du dernier groupe sont des états très multiraciaux où le problème de l’identité nationale se pose de manière très différente à celui des deux autres groupes de pays dont je vous ai parlé.
L’identité nationale d’un pays comme la Colombie est en effet relativement ouverte à la diversité. Il n’y a que 10 à 15% de Noirs, 2 à 3% d’Indiens, ce qui n’est pas si important mais a peut-être permis que les colombiens aient accepté maintenant que leur pays est multiculturel, multiracial et multilingue.

Combien de langues sont parlées en Colombie ?

Il y a 68 langues parlées par des groupes ethniques : 65 langues indiennes, 2 créoles et la langue des gitans, le romani. Les 65 langues indiennes sont d’une extraordinaire diversité de structure. Certaines sont tonales (comme l’est par exemple le chinois), certaines sont flexionnelles (comme l’est le grec ancien), d’autres sont de type agglutinant (comme l’est le hongrois). C’est un univers absolument fascinant. Il y a treize familles linguistiques, plus 8 langues isolées que nous n’avons pas réussi à mettre en rapport avec d’autres. Il y a donc en tout 21 souches différentes.
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Carte de la diversité linguistique colombienne © Ministerio de Cultura


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Comment cela s’explique-t-il ? Quelles sont leurs origines ?

C’est la bonne question. Il faut d’abord savoir que l’Amérique est peuplée récemment par rapport à l’ancien monde. Les calculs les plus amples évoquent 40 000 ans. On estime que l’homo sapiens sapiens est parti d’Afrique il y a environ 80 000 ans. Les 6 000 langues à peu près qui existent dans le monde actuellement, procèdent probablement de cette même souche.

Est-ce à dire qu’il existe une langue originelle ?

Très probablement oui. Quant à savoir à quoi elle ressemblait par rapport à nos langues actuelles, la linguistique d’aujourd’hui est incapable de le dire. Est-ce que la langue des Bushmen d’Afrique du Sud qui a des phénomènes qu’on ne trouve pas ailleurs est plus proche de cette langue primitive, je ne sais pas, c’est possible. Mais peut-être l’aymara du Pérou a-t-il gardé des traits que le français a perdu, ou vice-versa.

Qu’en est-il des langues indiennes d’Amérique ?

L’occupation de l’Amérique par les hommes est relativement récente. Il est sûr qu’une partie de cette population est venue de Sibérie. On a récemment prouvé la parenté linguistique entre une langue sibérienne, de l’Ienisseï, avec des langues d’Indiens de la côte pacifique canadienne. Mais il y a dû avoir quelques autres vagues migratoires, peut-être même depuis l’Asie du Sud-est et l’Océanie. En tout cas les quelques 1000 langues indiennes américaines d’aujourd’hui ne doivent provenir que d’un très petit nombre de souches.

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Paul Rivet - L’Ambassade a participé à l’hommage qui lui était rendu à l’Université des Andes en septembre 2009

Est-ce que ces langues ont pu également venir par la mer ?

Peut-être. Pendant longtemps on a dit que c’était une hypothèse fausse. Paul Rivet, ce grand ethnologue français qui était venu ici pensait que c’était possible. On l’a ridiculisé, les nord-américains l’ont ridiculisé pendant longtemps. Ils avaient un schéma qui semblait beaucoup plus précis. Aujourd’hui on commence à se demander si effectivement il n’y a pas eu des occupations provenant de l’Asie du Sud ou d’Australie.

Dès lors comment expliquez-vous la richesse linguistique colombienne ?

Parce que les langues changent, elles évoluent énormément. Une langue n’a pas un paquet de propriétés immuables qui serait son identité permanente. Les espèces animales l’ont mais elles mêmes évoluent. Les langues qui ne sont ni des individus ni des espèces mais des systèmes d’habitudes mentales et sensorielles se transforment. Ces transformations produisent des systèmes extrêmement diversifiés. Ainsi, on sait que le sanscrit, le grec ancien, l’anglais, le russe, le français, le norvégien, le perse, l’albanais et le breton procèdent par exemple d’une même origine, il y a peut-être 5 ou 6000 ans…

Quoi qu’il en soit, il existe en Colombie une diversité linguistique extrême qui s’explique pour 3 raisons : Premièrement car la Colombie est à la sortie de l’isthme interaméricain. Toutes les migrations qui allaient du nord vers le sud sont donc passées par là et un certain nombre sont restées. Deuxièmement car les écosystèmes naturels colombiens sont extrêmement variés. C’est un pays doté d’une diversité absolument fantastique où se sont constituées de nombreuses niches d’occupation humaine. Or si des langues ne restent pas en contact, au bout de plusieurs siècles elles se différencient. Enfin, la troisième cause est tout à fait intéressante et c’est la situation tropicale de la Colombie. Les conditions tropicales semblent favoriser, de même que l’exubérance végétale et animale, la variété des cultures. Effectivement les pays placés sur la ceinture équinoxiale, équatorienne, de la planète, sont dotés de nombreuses langues.

Comment cela s’explique-t-il ?

Eh bien on ne l’explique pas pour l’instant, on le constate : Brésil, Nigéria, Cameroun, Congo, Inde du Sud, Philippines, Indonésie, Nouvelle-Guinée possèdent un nombre très important de langues. Pourquoi ? Là, on rentre dans des spéculations. Peut-être parce que la nature peut être agressive mais aussi extrêmement généreuse dans ces régions et permet à des groupes de se maintenir isolés sans être obligés à des mécanismes de solidarité très forts. L’isolement produit la fragmentation. Mais ce sont des spéculations.

Est-ce que certaines langues en Colombie sont menacées ?

Sur 65 langues indiennes, 5 sont en train de disparaître. Une vingtaine se trouve dans un état précaire car elles ne sont plus parlées que par 20 à 25¨% de la population indigène concernée. S’il n’y a pas un redressement de la transmission intergénérationnelle, ce sont des langues qui d’ici 50 ans disparaitront. Une bonne trentaine de langues sont très solides et vivantes, même si l’on voit poindre des menaces.

Quoi qu’il en soit il faut réaliser que 31 langues sont parlées par moins de 1 000 personnes. Ce n’est pas nécessairement un inconvénient dans des époques ou les gens sont relativement isolés mais à notre époque de mondialisation, qu’est ce qui va se passer ? Tout est possible. Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’avenir n’est pas écrit et la subsistance de nombre d’entre elles n’est pas improbable. On assiste aussi à une revendication très forte de leur langue par certains de ces groupes qui organisent des ateliers pour les enfants, font venir les grand-pères à l’école, lancent des programmes radio dans leur langues, etc.…

Grâce au programme de protection du Ministère de la Culture colombien, nous disposons désormais de données très précises issues d’un grand diagnostic lancé sur tout le pays. D’ici juillet nous devrions compléter des données sur 29 langues représentant 600 000 locuteurs sur les 800 000 concernés. L’idée est de terminer cette enquête d’ici un an ou deux. Au-delà de l’information sur l’état de vitalité des langues, le programme met en place toute une série de dispositifs d’aide aux langues en nous aidant de la nouvelle loi qui en est un peu le cadre normatif.
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La Ministre de la Culture, Paula Moreno, rencontre la communauté nukak makú à San José del Guaviare © Ministerio de la Cultura


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Comment s’articule cette loi ?

La loi a été promulguée le 26 janvier dernier. C’est une avancée, nous sommes en train de la doter de mécanismes d’application et nous espérons qu’une partie de ces décrets vont être signés par le Président Uribe avant la fin de son mandat. Il y avait déjà un corpus législatif sur le sujet car la Constitution de 1991 dit que l’Etat est responsable de la diversité culturelle et aussi (article 10) que les langues des groupes ethniques sont co-officielles avec l’espagnol dans les territoires où elles sont parlées et que l’enseignement doit y être bilingue.

Les mesures envisagées par la nouvelle loi seront prises aux 3 niveaux de l’administration : national, départemental, et municipal. Ce qui est intéressant c’est que les peuples indiens se sont relativement mobilisés car cette loi est l’aboutissement de tout un travail de sensibilisation ou d’appui à des sensibilisations qui existaient déjà.

La loi exige que tous les projets devront être menés en concertation avec les communautés. C’est une évidence, une politique linguistique de soutien ne peut être ni autoritaire ni centraliste. C’est pour cela que la notion d’autodiagnostic est très importante. Si les communautés veulent avancer sur un certain nombre d’actions, créer des régimes de multilinguisme favorables nous les aiderons. S’ils ne veulent pas… On ne peut pas les y obliger. Il ne s’agit pas d’enfermer les gens dans leur langue mais de les aider pour qu’ils puissent parler espagnol en ville, anglais pour communiquer avec le monde non latin, et leur propre langue dans leur village, avec leur famille, afin de participer à la vie collective pour autant qu’elle se maintienne, et elle se maintient souvent. C’est tout à fait intéressant. Avant les Etats-nations qui n’ont que quelques siècles, l’humanité a vécu couramment en régime multilingue et ce n’est pas une utopie.

Pour favoriser les langues notre ambition est d’abord d’écarter les facteurs négatifs. Ecarter les discriminations, les exclusions à l’école, dans les moyens de communication, après… les gens font ce qu’ils veulent. S’ils le veulent, on les aide.

Il y a beaucoup de choses à faire. Par exemple, avec internet nous sommes en train de vivre quelque chose de très particulier. Un nouveau champ s’ouvre en matière de production de matériel audiovisuel, d’archives que les instituteurs pourraient utiliser. Tous les travaux d’anthropologues, de linguistes sont désormais accessibles et pourraient être utilisés par ces communautés qui commencent à avoir accès à internet sans nécessairement passer par le livre ou l’écrit imprimé, très couteux.

Il s’agit donc de laisser s’ouvrir et se développer ce qui est souhaité. Pas d’empêcher de mourir ce qui n’a plus de vie.
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Femmes cuna lors de la remise des résultats de l’auto-diagnostic sur l’état de la langue cuna - 2010


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Mais lorsqu’une langue meurt, c’est aussi un peu une culture qui meurt ?

Une bonne partie de la culture. Pas complètement. Sur 1 380 000 personnes qui, d’après le recensement du DANE de 2005, s’auto-identifient comme Indiens il y en a presque 500 000 qui ne parlent pas de langues indiennes. Les Cénu de Cordoba, les Pijao de Tolima, ou les Kankuamos de la Sierra Nevada de Santa Marta sont des communautés paysannes qui se réaffirment indiennes alors qu’elles ont caché leur condition indienne pendant un siècle ou deux parce qu’elles étaient stigmatisées.

Certes ces cultures paysannes sont très appauvries par rapport à leur passé indien mais entre Pasto et la frontière équatorienne par exemple, vous avez encore des indiens-paysans avec beaucoup de traditions et de rituels issus d’un passé pré-colombien.

Quelle langue parlent-ils ?

Les Pasto parlent un espagnol truffé de Quechua et d’autres mots ou tournures qu’ils disent provenir de leur langue d’avant.

Est-ce qu’ils peuvent se réapproprier cette langue ?

C’est ce qu’ils prétendent. Alors ils m’écrivent des lettres en me demandant de les aider à retrouver leur langue… mais c’est évidemment très compliqué.

D’autant plus que ces langues sont exclusivement orales… ?

Oui. On n’a pas ou très peu de documents écrits sur les langues dont je vous parle. Il y a seulement des noms de lieux, de personnes, des manières de parler espagnol qui indiquent un substrat.

Il existe plusieurs écrivains indigènes, notamment chez les Wayuu et la France leur consacrera surement un article dans le cadre des Belles Etrangères qui aura lieu en novembre à Paris. Comment peut-on parler d’une littérature indigène quand la tradition est plutôt orale ?

On peut parler de littérature dès qu’on a des œuvres qui se transmettent. En ce sens, il y a une littérature indienne qui existe et qui est considérable, mais orale. Quand ces communautés s’assoient le soir au coin du feu avec les anciens ou lors des fêtes, les chants, les récitations reproduisent des discours mémorisés. La capacité de mémorisation des peuples de tradition orale peut être considérable. Dans la Sierra Nevada, leurs prêtres, les « Mamas », peuvent rester pendant trois jours et trois nuits ou plus à réciter des poèmes, des récits de fondation du monde, des épopées. C’est de la littérature mais elle est orale.

Ce à quoi vous faites référence est une nouveauté. Ce sont des jeunes qui mettent par écrit des nouveaux textes. Ils sont souvent de formation universitaire, connaissent bien le monde extérieur mais demeurent en contact avec leurs sources de tradition orale et cela donne parfois des choses très belles. Cette littérature écrite nouvelle est le produit de la rencontre de deux mondes, d’où son intérêt.
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Jeunes Wayuu lors d’une fête à Uribia (Guajira) - Juin 2009


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Quelle est le rôle de l’écrit dans la survie d’une langue ?

Ce n’est pas parce que vous écrivez une langue qu’elle est sauvée. Le breton et le basque en France vont très mal même s’ils sont écrits depuis fort longtemps. L’écriture peut aider à conserver des traditions, des discours ou des œuvres, mais le registre fondamental c’est l’oralité. Je suis allé il y a 2 mois chez les Saliba, un petit peuple de 1800 personnes du coté d’Orocué en Casanare, dans les Llanos. Parmi les 20% de la population qui parlent bien la langue saliba, il n’y a que des personnes âgées. En revanche, 40% l’écrivent mais ce sont surtout des moins de 30 ans ! Maintenant, à l’école, on leur apprend à écrire la langue…mais ils ne savent pas parler ! Si on se contente de ce genre de pratique scolaire, on n’aura pas une langue vivante, mais une langue qui mourra. L’écrit peut aider une langue à vivre, il ne l’empêche pas de mourir. Si l’on veut aider une langue à vivre, il faut surtout favoriser son usage oral.

Est-ce que vous pouvez nous décrire les points communs en matière de défense de diversité culturelle entre la France et la Colombie ?

Il faut se souvenir qu’en France, à la fin du 19ème siècle, la moitié de la population avait une autre langue maternelle que le français. Malheureusement, par l’école unique et l’exclusion des langues régionales de tout usage public, la France moderne s’est construite sur une espèce d’ethnocide.

Il y a aujourd’hui plus de tolérance qu’avant, et on est un peu moins jacobins. Mais il y a encore fort à faire. Par exemple la France n’a toujours pas signé la charte des droits des langues européennes. Il y a plus d’aides publiques qu’avant, on enseigne en corse, en basque, en breton, mais le panorama est quand même très triste. Le breton et le basque sont parlés par des gens assez âgés et leur avenir en France est précaire. Ce n’est pas le cas ailleurs. Par exemple, du côté espagnol, le basque est en pleine revitalisation. A la fin de la dictature franquiste 21% des gens parlaient le basque. Aujourd’hui vous en avez plus de 50% et ce sont des jeunes. Les pouvoirs publics ont fait un gros travail à l’école, à la télévision, à la radio.

En France c’est difficile. La décentralisation demeure très timide et la population est souvent elle-même hostile aux langues régionales. On a peur de diviser la France. Ici, en Colombie, l’histoire est différente. Quoi qu’il en soit, je crois que sur ce sujet là, la France aurait beaucoup à apprendre de la Colombie.

Mais est-ce qu’un peuple qui revient vers sa langue et qui réaffirme à travers elle sa culture n’est pas potentiellement dangereux pour l’unité nationale ?

Non ; pas nécessairement. On peut le penser lorsque l’on a dans la tête le modèle d’un Etat nation monolingue. Un autre modèle de coexistence de cultures et de peuples qu’on ne nient pas et qu’on met ensemble est possible et plus démocratique. Au pays basque espagnol, l’immense majorité pense en termes d’autonomie et de coexistence. Il est vrai qu’il y a une petite minorité violente qui d’ailleurs pense aussi, comme les jacobins, en termes d’un État-nation monolingue, mais c’est une minorité.

Etes-vous optimiste pour la Colombie ? Sentez-vous un élan ?

Il y a un élan incontestable d’affirmation par les Indiens de leurs cultures et de leurs langues. Qu’est-ce que cela va donner dans une situation qui, objectivement, demeure très difficile ? C’est très difficile de prévoir. Trois langues sont parlées par plus de 100 000 personnes : le Wayuu de la Guajira, le Nasa (ou paez) du Cauca et l’Embera de la côte pacifique. Peut-être que pour eux, quelque chose d’alternatif, un véritable bilingüisme pourra se mettre en place. En prenant en compte le côté venezuelien, les Wayuu sont plus de 500 000 personnes. On peut donc imaginer beaucoup de choses comme des systèmes d’éducation bilingues. Pour des populations plus réduites, c’est évidemment plus difficile et plus hasardeux.

De toute façon, après 40 ans de travail sur ces sujets, je constate que ces peuples sont beaucoup plus résistants qu’on ne le pensait alors et que moi-même ne le pensais. Il y a une volonté de vivre très forte. Est-ce que cette volonté assurera la conservation de la langue, je ne le sais pas mais c’est possible.
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M. Landaburu avec une dirigeante du peuple guambiano (Cauca) lors du congrès de revitalisation des langues du Cauca - Juin 2008


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Pensez-vous que le conflit armé en Colombie ait une influence sur cette survie ?

Il est sûr que ces 15 dernières années, beaucoup de populations indiennes ont été prises en otage par le conflit. C’est surtout vrai pour la partie occidentale du pays.

La grande majorité des populations indiennes se trouvent actuellement dans les zones périphériques, précisément là ou l’Etat n’est pas présent. Ce sont les zones de terres basses ou la production de drogue est la plus forte et où la guérilla se réfugie. Ils ont donc été très touchés par le conflit.
Mais je dirais qu’au moins pour les populations amazoniennes, elles sont habituées à ce que les Blancs les impliquent régulièrement dans des conflits dont les enjeux les dépassent… Il y a eu la quina, caoutchouc, l’or, les peaux d’animaux, le pétrole… Ce qui m’étonne, c’est qu’ils soient encore là ! Ce qui est absolument invraisemblable, c’est qu’on continue à prier et à danser l’Anaconda-arc-en-ciel dans les malocas (maisons collectives) du Caqueta ou à invoquer le Dieu-Soleil dans les temples de la Sierra Nevada !

D’autres, comme les Emberas du Choco, sont très meurtris par les conflits actuels et il y a beaucoup de déplacés emberas dans les villes ; on le voit ici à Bogota. Mais en même temps, ils sont très forts. C’est un des peuples qui conserve le plus sa langue. L’émigration vers les villes est bien réelle, mais bien moindre que celle d’autres secteurs de la population. On a peut-être même 4 ou 5000 Indiens à Bogota, ce qui n’est pas considérable. Il n’y a pas un exode massif des communautés vers la ville comme on le voit au Mexique ou au Pérou.

Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)

publié le 05/05/2010

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