- M. Jean-Pierre de Launoit

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Jean-Pierre de Launoit est président de la fondation Alliance française. Né à Bruxelles, sa vie est un subtil mélange entre monde économique - il fut notamment président du groupe RTL - et monde de l’art ainsi que le prouve son engagement auprès du concours musical international Reine Elisabeth.
De visite à Bogota en juillet dernier afin "d’apporter un témoignage concret" aux excellents résultats de l’Alliance française en Colombie, M. de Launoit est revenu pour FRESCO sur l’histoire des Alliances françaises et l’importance que, selon lui, la culture doit revêtir dans nos sociétés modernes.
Voyage au coeur de "l’esprit" des Alliances et de la promotion de la francophonie.

Pouvez-vous nous parler des Alliances Françaises et de l’histoire de leur création ?}

L’histoire des Alliances est importante et il faut s’y référer aujourd’hui encore.

Les Alliances ont été créées en 1883. Parmi les fondateurs, il y avait Ferdinand De Lesseps, le créateur du canal de Suez, Hippolyte Taine, Ernest Renan… Ces personnalités importantes venant d’horizons différents avaient toutes un souci commun : le déclin manifeste de l’influence française sur le plan culturel depuis la guerre de 1870.
C’est la raison pour laquelle ils ont imaginé une formule tout à fait nouvelle et audacieuse : ils ont décidé de confier à des étrangers amoureux de la France, le soin d’assumer l’enseignement la langue française. Ces institutions d’inspiration locale et de droit local, devaient donc être spontanément souhaitées par ces étrangers. Ce pari risqué a néanmoins bien réussi puisque moins de 10 ans plus tard, en 1890, des Alliances françaises avaient déjà été créées sur tous les continents.

Voilà l’origine de l’Alliance et l’esprit des fondateurs auquel nous restons fidèles partout où les Alliances se créent et se développent.

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Ferdinand De Lesseps, Hippolyte Taine, Ernest Renan


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Comment est organisée l’Alliance ?}

Son réseau est présent dans 136 pays avec plus de 1000 Alliances dont 300 conventionnées avec le Ministère des Affaires Etrangères et Européennes. Il réunit quelques 500 000 étudiants et près de 6 millions de personnes participent aux activités culturelles. La Fondation Alliance Française que je préside est quant à elle chargée de stimuler les activités de ce réseau.

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Quelle est la mission de l’Alliance Française ? Doit-elle défendre la France ou la francophonie ?}

Les deux. Je crois qu’en défendant la francophonie, elle défend tout naturellement la France. D’une certaine manière c’est indissociable. Il existe une certaine solidarité francophone mais qui sous-tend cet amour, cette amitié, cet attachement à la France.

Cette volonté de privilégier la création d’institutions d’inspiration locale permet-elle une véritable cohésion des Alliances dans le monde ?}

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Discours du ministre Bernard Kouchner lors du 32ème Colloque international de l’Alliance française


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Bien sûr. C’est l’esprit qui nous unit. Tous ces étrangers se retrouvent autour du même objectif. Cet esprit « Alliance », nous le célébrons régulièrement lors de notre colloque annuel. Cette année, cette rencontre a par exemple rassemblé plus de 600 participants dont 200 Présidents d’Alliances réunis pendant 2 jours et demi à Paris pour communiquer, échanger et se connaitre.

L’esprit de l’Alliance se retrouve à cette occasion, mais nous organisons également d’autres opérations comme les Etats-Généraux d’Afrique qui ont eu un grand succès et se sont tenus l’année dernière au mois de novembre à Nairobi. J’espère que nous ferons aussi bien avec les Etats-Généraux d’Europe au mois d’octobre à Bruxelles.

A quand des Etats-Généraux d’Amérique du sud ?}

Le plus tôt possible. C’est une question tout à fait naturelle. L’Amérique latine reste le vaisseau amiral en matière d’implantations d’Alliances avec aujourd’hui quelques 150 000 étudiants sur un total de près de 500 000. Il me parait donc assez évident que les prochains Etats-Généraux soient ceux de l’Amérique latine. Il revient bien sûr aux Alliances Latino-américaines d’en choisir le lieu et le mode.

Comment expliquez-vous que l’Amérique latine soit ce « vaisseau amiral » ?}

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Je crois qu’il y a un intérêt dans tous les pays latino-américains pour la culture française et pour la France elle-même.
Quand on voit la multiplication des initiatives et des activités culturelles qui ont eu lieu au cours de l’année 2009 en Colombie - ces activités ont été multipliées par 3 d’une année à l’autre - cela prouve qu’il y a un véritable intérêt pour la France, ses institutions et son rayonnement culturel en Amérique Latine.

A l’heure des célébrations du bicentenaire de l’indépendance colombienne, peut-être cet intérêt s’explique également par une certaine influence des Lumières ?}

Oui, car cet intérêt pour la France, son rayonnement et l’Alliance française tient également au fait que les valeurs que nous souhaitons promouvoir sont les valeurs essentielles des droits de l’homme et des Lumières.

La Colombie dispose d’une diversité linguistique extraordinaire, est-ce que l’Alliance Française travaille également pour la préservation de cette richesse ?}

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Nous sommes proches des langues des pays d’accueil. C’est la raison pour laquelle nous enseignons certaines langues comme l’Aymara à Quito ou le Berbère à Essaouira, au Maroc.

De nombreuses initiatives sont prises pour favoriser non seulement l’enseignement de la langue mais également la diffusion des différentes cultures. En 2009, nous avons par exemple organisé à Paris un évènement « Alliances en résonance » avec l’Alliance de Bogota qui a rencontré beaucoup de succès en promouvant de nombreux artistes colombiens.

En matière de politique culturelle, la France dispose de nombreux outils comme les Services de Coopération et d’Action Culturelle, les Instituts Français ou bien sûr les Alliances Françaises. Comment envisagez-vous l’avenir de cette politique culturelle ?}

Je crois que le souci du Ministre aujourd’hui est justement de tout faire pour présenter un réseau unique, dans lequel chacun à ses spécificités.
En d’autres termes, l’Alliance Française ne doit par exemple pas perdre son originalité de droit local ou de recours à des étrangers amoureux de la France. C’est son mode de fonctionnement et elle doit le garder.
Je pense cependant qu’elle doit également apparaitre avec les instituts culturels dans le cadre de la nouvelle réforme comme développant un certain nombre d’opérations en commun avec des sigles très proches l’un de l’autre pour montrer que nous sommes un seul et même réseau.

Les Alliances françaises vont-elles disparaitre ?}

Non, loin de là, je vous rassure. C’est la raison pour laquelle la création par la France d’une nouvelle agence culturelle, qui pouvait faire peur à certains, ne m’interpelle pas car je crois au contraire qu’elle donnera une complémentarité et un regain de rayonnement à l’Alliance française en général.

Est-ce qu’en période de crise économique, la culture doit être prioritaire ?}

Je trouve qu’en période de crise la culture est plus que jamais nécessaire pour apporter un contrepoids à la démoralisation que la crise peut susciter chez certains. On a d’ailleurs remarqué que pendant la guerre de 1940, beaucoup d’activités culturelles étaient organisées. Les gens avaient envie de respirer et de se tourner vers autre chose.

Pensez-vous que la culture française soit en déclin ?}

C’est une question embarrassante. Je ne crois pas. Il existe d’excellents écrivains, les activités culturelles se multiplient et se développent… Dans les Alliances, l’apprentissage de la langue en terme de nombre d’étudiants a globalement augmenté de près de 5% en 2009 par rapport à 2008.
Simplement, il ne faut pas être obsédé par certaines difficultés rencontrées. J’en citerai une qui concerne des institutions internationales comme la Commission européenne où les documents étaient encore rédigés en français à raison de 58% il y a une quinzaine d’années et qui ne le sont plus qu’à raison de 12% aujourd’hui.
Il y a donc là une forme de déclin mais je crois que globalement le français reste un pôle d’attraction et les Alliances en sont l’illustration manifeste.

Quelles sont les raisons de votre visite aujourd’hui ?}

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M. de Launoit, M. Simonin, Mme Suarez Melo


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M. Simonin, le Délégué Général de l’Alliance en Colombie, n’est certainement pas étranger à cette venue car j’ai beaucoup d’amitié pour lui. On a fait un excellent travail en commun quand il était l’un des éléments clefs de l’équipe de l’Alliance de Paris et le retrouver était une perspective heureuse et motivante.
Mais, au-delà de cela, je trouve qu’il fallait bien sûr encourager et féliciter toute l’équipe de l’Alliance et particulièrement Mme Suarez Melo, la Présidente de l’Alliance de Bogota, que j’ai beaucoup vue pendant ces trois jours. Le fait que l’Alliance Française de Bogota soit passée au 1er rang mondial pour ce qui est du nombre d’étudiants méritait un témoignage concret car le travail réalisé ici est magnifique.
En tout cas, je me réjouis de ce voyage car j’ai passé 3 jours absolument passionnants au contact de personnes solidaires, motivées et heureuses de leur travail.

Comment êtes-vous devenu Président du réseau ?}

J’ai été appelé il y a 41 ans pour prendre la succession d’une dame remarquable, la Baronne Vaxelaire qui était Présidente de l’Alliance française de Bruxelles. Depuis lors, je n’ai plus quitté cette Alliance, devenue Alliance de Bruxelles Europe.
J’ai ensuite été appelé, il y a maintenant 8 ans, par mon prédécesseur, l’ambassadeur Jacques Viot à participer à l’Alliance française de Paris en qualité de représentant de l’Europe au Conseil de l’Alliance. Lorsque Jacques Viot a souhaité se retirer, le conseil a proposé mon nom. J’ai été très touché que celui-ci fasse l’unanimité et je m’occupe de tout mon cœur, avec toute ma volonté et mon désir de bien faire de la nouvelle Fondation.

Votre parcours semble correspondre et traduire tout l’esprit de l’Alliance. Un mélange d’initiative privée et de passion pour la culture française et la culture en général…}

Je crois très fort à la culture, sous toutes ses formes. J’ai eu la chance, de par une mère qui était elle-même passionnée de musique, d’avoir accès à des concerts et à des opéras dès l’âge de 3 ans et demi. J’ai continué toute ma vie en ce sens et c’est vraiment une de mes grandes passions.
La culture est fondamentale si l’on veut avoir un petit peu d’élévation dans l’existence. Les préoccupations à caractère matériel ne vous emmènent pas très loin. Je crois qu’aujourd’hui, les jeunes sont très sensibles à ce qu’on leur propose une préoccupation culturelle. On le voit, il y a dans les salles de concerts, dans les expositions, un public jeune très nombreux.

Vous disiez à ce propos que les deux personnages importants de nos sociétés sont les artistes et les scientifiques ?}

Oui, c’est tout à fait vrai. Lorsque je vais à une activité culturelle, je vais toujours saluer les artistes, m’entretenir avec eux, c’est ce que je préfère et de loin plutôt que d’aller faire des mondanités avec des gens qui, pour certains en tout cas, sont là simplement pour la galerie et pour paraître.
La roue tourne en politique et dans les milieux économiques. Quelqu’un est PDG un jour et le lendemain n’est plus rien. Dès lors, tous ceux qui venaient le saluer et lui faire des compliments disparaissent. C’est un phénomène saisissant dans sa cruauté et dans sa réalité. En revanche, les scientifiques et les artistes ont une valeur par eux-mêmes. J’ai eu la chance de fréquenter de grands artistes de la qualité d’un Menuhin et ces gens avaient véritablement un rayonnement personnel irrésistible.

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M. de Launoit lors de la finale du chant du concours de la reine Elisabeth - © Concours de la reine Elisabeth 2008


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Retrouvez :}

- Le site de la Fondation Alliance Française :
http://www.fondation-alliancefr.org/

- Le site des Alliances françaises en Colombie :
http://www.alianzafrancesa.org.co/

- Notre article sur l’inauguration du nouveau siège de l’Alliance Française de Bogota
http://www.ambafrance-co.org/spip.php?article3251

Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)}

publié le 11/10/2010

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