- M. Bringuier, proviseur-adjoint du Lycée Français de Bogota

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M. Bringuier, proviseur- adjoint du Lycée Français de Bogota a été envoyé par l’Agence pour l’Enseignement Français à l’Etranger (AEFE) en mission à Haïti après le terrible séisme qui a frappé le pays en janvier dernier.

De retour en Colombie, il nous explique la nature de sa mission et nous décrit les impressions qu’il a ressenties devant un pays qui, selon lui, mettra « entre 10 et 20 ans pour retrouver une situation « normale  » »

M. Bringuier, pouvez-vous nous décrire la nature de votre mission à Port au Prince ?

La nature de ma mission était relativement simple.
Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, certains membres de l’équipe de direction du Lycée français Alexandre Dumas (LAD) à Port au Prince sont restés sur place pour commencer à dresser le bilan du tremblement de terre mais l’ambassade de France a rapidement fait en sorte que tous les français résidents et expatriés soient ramenés en France.

Comme l’ambassadeur de France en Haïti, M. Didier le Bret, a proposé la réouverture du Lycée pour le 1er mars, le poste diplomatique et l’AEFE ont décidé l’envoi d’une équipe de direction transitoire. Deux personnes ont donc été envoyées en mission spéciale pour faire le lien en attendant que l’équipe en place puisse revenir. Je crois qu’il était important de montrer qu’il y avait une solidarité du réseau AEFE. Bien évidemment, nous n’avons pas pu tout régler mais nous nous devions d’être à l’écoute.
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Avec qui y êtes-vous allé ?

Avec Patrick Ténèze, le chef du service communication et événementiel de l’AEFE qui a eu durant sa carrière 4 postes de proviseur.
Notre mission consistait principalement à la prise en charge de la partie gestion de crise, puis, d’aider les personnes restées sur place et faire en sorte que les personnels locaux du Lycée ressentent la solidarité de l’AEFE de manière concrète.

L’opération consistait à favoriser la remise en route du Lycée pour une réouverture tout en ayant un rôle d’appui auprès des agents qui étaient souvent désespérés, avec des situations familiales et personnelles très graves.

Combien de temps a duré votre mission ?

18 jours. Je suis parti le 2 février et suis revenu le 20.

Concrètement qu’avez-vous fait sur place ?

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Nous avons travaillé en coordination avec les services culturels et de coopération de l’ambassade (M. Sauval et Mme Roques), avec le personnel local, mais aussi avec l’association gestionnaire du lycée (APE). Il a fallu par exemple fournir des tentes car certains employés ou professeurs avaient leurs maisons complètement détruites ou fissurées. La secrétaire du Lycée continuait à dormir dans sa voiture. Ce sont là des situations très particulières.

Nous sommes également allés visiter les écoles partenaires du Lycée Alexandre Dumas qui ont choisi de travailler selon le système français avec des professeurs haïtiens. Ce sont d’excellentes écoles avec des taux de réussite au bac approchant 90%. Certaines d’entre elles ont été gravement touchées par le séisme.

Notre but était donc aussi de resserrer les liens de la communauté éducative au sens large avec ces écoles partenaires.

Pouvez-vous nous décrire la situation dans laquelle vous avez trouvé Haïti ?

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En tant qu’ancien professeur d’histoire et de géographie je savais que la situation d’Haïti était déjà très compliquée avant le séisme. C’est un pays à très forte densité de population avec 9 millions d’habitants sur 27000 km2, la déforestation est énorme, les sols ne résistent pas aux pluies… Par ailleurs, Port au prince est une ville qui était prévue pour 500 000 habitants et qui en compte désormais 2 millions. Il n’y a eu aucun plan d’urbanisme ce qui l’exposait à d’énormes conséquences en cas de moindre problème.

En arrivant à Port au Prince j’ai eu la sensation d’être face à une ville bombardée pendant la deuxième guerre mondiale. Même si certains quartiers de Port au Prince sont restés intacts, la ville a énormément souffert.

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A 200 mètres d’écart certains endroits sont assez préservés et d’autres avec des magasins, des supermarchés, des hôtels se sont écrasés comme des mille feuilles.

Aujourd’hui, la plupart des hôpitaux sont détruits, le centre des impôts est un amas de pierres, la poste n’existe plus, le ministère de la justice et celui de l’économie se sont écroulés. Tout est à reconstruire.

Même si l’aide à court terme se met en place tant bien que mal, il va falloir penser à l’aide à moyen et long terme, à la formation des jeunes car il y aura du travail dans beaucoup de domaines pour donner un nouvel élan à ce pays.

La détresse de la population doit être énorme…

Effectivement, beaucoup de choses se conjuguent en même temps. Certaines personnes sont comme dans un état second. Trois semaines après le tremblement de terre et malgré toute l’aide internationale, le plus frappant était la difficulté logistique pour mettre en place cette aide. Beaucoup d’ONG étaient présentes sans être forcément coordonnées et beaucoup de personnes n’avaient plus rien pour vivre. Même si les gens sont patients, la saison des pluies arrive, on manque de toiles de tente, il en faudrait au moins 300 000 et seules 40 000 sont installées. Il y avait des bâches, les gens dormaient sous des draps, la promiscuité était atroce jusque devant le palais présidentiel dans un endroit qui s’appelle le champ de mars et où vous aviez environ 15000 personnes sur un espace très réduit.
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Quel est le bilan humain de cette catastrophe pour le LAD ?

Au moment du tremblement de terre, il n’y avait que 22 élèves présents au Lycée, les membres de la direction et quelques enseignants. S’il n’y a eu aucun blessé au sein même du Lycée, sur 711 élèves, le Lycée a quand même déploré la mort de 6 élèves, 5 du primaire et 1 du secondaire. Ces élèves sont morts chez eux. Un professeur français de mathématiques, M. Larbi Lafki a également trouvé la mort dans son hôtel.

Les infrastructures du Lycée ont-elles été détruites ?

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Le Lycée en lui-même a bien résisté car il était construit en structure légère avec un système de salle unique en forme d’hexagone, une charpente de bois et des toits de tôle. Le seul bâtiment qui a été fissuré et qui n’est toujours pas utilisé est un bâtiment à deux étages. Dans le quartier, beaucoup de maisons se sont écroulées et notamment la résidence de l’ambassadeur située à seulement 1km à vol d’oiseau du LAD.

Le fait que le Lycée soit intact a permis à une structure de l’ESCRIM (élément de sécurité civile rapide d’intervention médicale, un hôpital de campagne) de s’installer durant un peu plus d’un mois, de soigner des centaines de personnes et même d’avoir une naissance dans le lycée !

C’est ce site là qu’est venu visiter le président Sarkozy le 17 février. Il a parlé avec quelques élèves qui lui ont offert des dessins. Emotionnellement, c’était un moment très fort,en présence également de Mme Descôtes, directrice de l’AEFE..
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Qu’en est-il de l’ambassade ?

La maison qui abritait l’ambassade en plein centre ville de Port-au-Prince semblait avoir résisté mais elle est en fait inutilisable. La plupart des services de l’ambassade se sont repliés dans les bâtiments du SCAC.

Le lycée fonctionne-t-il désormais ?

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Oui, il fonctionne depuis le 1er mars. Il avait déjà fonctionné à vitesse réduite à partir du 5 février avec l’accueil d’élèves, l’ouverture du CDI et la mise en place d’une plateforme de téléenseignement gérée depuis la France. C’est une initiative exceptionnelle car nous avons reconstitué les classes du LAD avec ses professeurs. Où qu’ils soient dans le monde, les élèves pouvaient se connecter et suivre les cours, faire des devoirs avec leurs vrais professeurs qui étaient en France ou à Haïti.

Nous souhaitions montrer que même fermé, le lycée pouvait continuer de fonctionner de manière raisonnable. Le 1er mars, l’équipe est revenue, procédant à la réouverture officielle avec une cellule de soutien psychologique venue de la Martinique.

Même si le contexte est particulier, la situation au sein du Lycée est-elle revenue à la normale ?

On va vers une normalisation de la situation même si la moitié des élèves ne sont pas encore rentrés. Certains ne reviendront d’ailleurs que pour la rentrée de septembre. Les derniers chiffres qui m’ont été communiqués indiquent qu’à la réouverture, étaient présents un peu plus de 250 élèves.

Quels sont les projets en cours ?

L’AEFE a joué un rôle de solidarité mondiale exemplaire grâce à son réseau de 460 Lycées français dans 134 pays. Tous les établissements ont participé en organisant des actions de solidarité pour aider non seulement le LAD mais également ses écoles partenaires.

Par exemple, le Lycée de Singapour a décidé de construire un mur où chaque élève peut participer en achetant une brique.

A Bogota, nous avons quatre projets. Sur le même principe que le Lycée de Singapour, nous souhaitons faire une carte d’Haïti avec des grains de café. Les familles pourront ainsi acheter deux grains de café, un qu’ils garderont en souvenir de leur solidarité et un qui servira à construire cette carte. L’argent sera bien sûr reversé au LAD. Nous souhaitons également faire venir un écrivain haïtien car au-delà de l’aide que nous pouvons leur apporter il faut aussi considérer ce que nous pouvons apprendre. Nous allons organiser un parcours sportif au sein du lycée durant lequel chaque élève pourra s’arrêter à certaines étapes et glisser un petit billet. Cette action sera plutôt en direction des écoles partenaire. Enfin, le 11 mars nous avons fait un concert de musique avec les talents du Lycée de Bogota, le directeur de l’école primaire et la chorale des parents d’élèves.

L’aide s’organise de cette manière dans le monde entier.
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A Bogota, disposez-vous d’une cellule de crise en cas de tremblement de terre ?

Nous avons une cellule de veille. Il est certain qu’au vu de ce qui s’est passé en Haïti et au Chili, il va falloir être d’autant plus attentif et savoir en tirer des leçons.

Il nous faut réactiver toutes les mesures de précaution. A Bogota, les services de l’ambassade de France envoient régulièrement aux résidents français des courriels sur les mesures à prendre en cas de crises.

Au Lycée de Bogota, une partie des bâtiments est moderne et donc conçue selon les normes antisismiques. Comme l’autre partie date de 1948, nous sommes depuis deux ans dans une phase importante de travaux antisismiques pour renforcer la structure de l’édifice qui ne l’était pas suffisamment.

Que retenez-vous de cette expérience ?

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Il est très difficile d’aller là bas pendant 18 jours et de repartir. Nous avons travaillé dans des conditions qui n’étaient bien évidemment pas simples, nous avons mangé des rations militaires, dormi sur des lits de camps mais ce n’était pas traumatisant.

Ce qui fut réellement difficile à vivre c’est d’avoir créé des liens et d’avoir vu des gens qui se sont impliqués, qui ont donné tout ce qu’ils pouvaient, puis de leur dire au revoir et rentrer à Bogota alors que eux sont toujours là bas.
Psychologiquement, on ne revient pas intact de ce genre d’expérience. Je n’avais jamais vécu cela dans ma vie.

Si l’on veut apporter de l’aide de façon très diversifiée, il faut le faire avec le concours des haitiens et avec des systèmes de contrôle pour évaluer où va vraiment cette aide internationale.

Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)
Photos : R. Bringuier

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publié le 30/03/2010

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