- Les voyages de Ciro


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Ciro Guerra © Festival de Cannes

A seulement 29 ans, Ciro Guerra a réalisé deux films. Le premier, La sombra del caminante, a été sélectionné pour représenter la Colombie aux Oscars et a gagné un prix à San Sébastien. Le deuxième, Les voyages du vent, sorti en 2009, a gagné le prix du meilleur film latin au Festival de Cannes et vient de gagner 4 prix "Macondo", récompenses du cinéma colombien remises par ses pairs.

Pour Fresco, Ciro revient sur ces deux films, ses inspirations et sa manière de faire voyager les paysages et les visages colombiens de par le monde.

Comment un jeune cinéaste de 23 ans, né a Rio de oro, a été amené à représenter la Colombie aux Oscars ?

J’aimais raconter des histoires et j’essayais de le faire de différentes manières, à travers la littérature, les contes, les bandes-dessinées mais ce qui me plaisait le plus, c’était le cinéma. Cela me semblait très compliqué en Colombie mais j’ai commencé en amateur, en réalisant des petits films avec des amis.

A ma sortie du collège à Bucaramanga, j’ai eu l’opportunité de venir à Bogota pour étudier le cinéma. Nous avons alors créé un groupe avec lequel nous réalisions des courts métrages.

A l’Université Nationale ?

Oui. Ces courts métrages ont voyagé et nous ont donné envie d’en faire plus. Nous avons donc réalisé un film mais de manière très "étudiante", avec très peu de moyens.

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La Sombra del caminante" ?

Tout à fait. Un producteur colombien très important, Jaime Osorio, a vu un premier montage et ça l’a beaucoup intéressé. Grâce à lui, nous avons pu terminer le film et le distribuer.

Les critiques évoquent des inspirations néoréalistes et s’accordent à dire que ce premier film est réalisé avec beaucoup de maturité. Qu’en penses-tu ?

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Nous nous sommes en effet beaucoup inspirés du néoréalisme car c’est un genre proche de ce que nous pouvions faire : la caméra, une rue, un style réaliste mais en même temps poétique. Le plus important était l’histoire, le jeu d’acteurs, le récit, beaucoup plus que la perfection technique. En ce sens, nous nous sommes rapprochés du néoréalisme mais d’autres courants nous ont également influencés.

La sombra del caminante" a eu un destin très particulier, il a été sélectionné pour les oscars et a gagné un prix au Festival de San Sébastien…

C’est grâce à ce prix, "Cinéma en Construction", que nous avons pu terminer le film. Par la suite, il a voyagé dans plus de 60 festivals, est sorti dans les salles françaises et a également gagné un prix à Toulouse.

A quel moment as-tu décidé de réaliser ton deuxième film, les "Voyages du vent" ?

J’avais dans la tête une histoire depuis plus de 10 ans et quand j’ai terminé la Sombra del Caminante, Cristina Gallego, la productrice des "Voyages du vent", m’a demandé pourquoi je ne l’écrivais pas. Je l’ai d’abord fait comme un exercice sans penser pouvoir le terminer. Lorsque Cristina a lu le premier brouillon, elle a cherché des financements et avant même que je m’en rende compte, nous avions déjà réuni presque la moitié du budget nécessaire à sa réalisation.

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L’histoire se déroule dans ta région, la Guajira ¿Comment est elle née ?

La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est l’image d’un homme sur un âne dans un champ. Il portait un accordéon. C’était peut-être un rêve mais cette image se répétait. A mesure que je l’interrogeais, elle me répondait. Lentement, j’ai imaginé le voyage de cet accordéoniste qui ne veut plus jouer et qui souhaite rendre son accordéon.

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Quel sujet as-tu souhaité traiter dans les "Voyages du vent" ?

Il traite de l’art, du processus de création et des sacrifices qu’un artiste doit faire pour pouvoir se consacrer pleinement à sa passion.

Jusqu’au pacte avec le diable, à la manière de Faust ?

Exactement. Une légende du folklore colombien évoque l’art en adoptant un point de vue mystique. Elle raconte qu’un accordéoniste, Francisco El Hombre, a provoqué le diable en duel et l’a battu en chantant sa chanson à l’envers. Cette histoire très populaire n’appartient pas seulement au Vallenato, on la retrouve également dans le tango, la folk, la musique des balkans…

Dans le blues également et la légende de Robert Johnson par exemple ?

Robert Johnson, bien sûr. Enfin, c’est un grand mythe universel.

Tu as choisis un format panoramique, était-ce une façon de rendre hommage aux paysages colombiens et à ses paysans ?

A mesure que nos recherches avançaient et que nous nous intéressions à ces musiques, nous avons compris qu’elles exprimaient la relation du paysan à la nature. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à réaliser ce film en plein air, avec une lumière naturelle. Nous souhaitions refléter ce monde tel que les paysans le voient, autour de cette grande force qu’ils combattent et avec laquelle ils vivent.

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Y a-t-il réellement des duels d’accordéonistes en Colombie ?

Oui mais dans le film nous montrons comment ils se faisaient avant. Aujourd’hui, ce n’est plus l’accordéoniste qui chante mais ces duels existent toujours, ils sont appelés piquerías. Par exemple, le Festival de Vallenato de Valledupar organise tous les ans un concours de piquería.

Dans quelle mesure la France a-t-elle participé aux "Voyages du vent" ?

La première personne à s’être rapprochée du projet fût Annouchka de Andrade, l’ancienne Attachée audiovisuelle de l’Ambassade. Elle nous a aidés à sortir le projet de Colombie et chercher des coproductions. Par la suite, la fondation du Festival de Cannes nous a permis d’intégrer un atelier où nous avons pu finaliser la coproduction. Annouchka nous a également permis de le traduire et de trouver des contacts à l’étranger. Ce soutien de l’Ambassade a été très important car notre projet avait vraiment besoin d’une première impulsion.

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Rueda de Prensa 23 abril 2009 - Embajada de Francia


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Les "Voyages du vent" était le premier film colombien sélectionné à Cannes depuis plus de 11 ans. Comment as-tu vécu le Festival?

Ce fût un grand honneur et une grande responsabilité. Les critiques ont été très bonnes et nous avons vécu un moment très émouvant à la fin de la projection lorsque le public nous a applaudi pendant presque 10 minutes. Grâce à Cannes, nous avons pu faire voyager ce film dans plus de 20 pays.


L’histoire des "Voyages du vent" se déroule à 100 km du Venezuela et pourtant il n’a pas été projeté dans ce pays. Comment expliques-tu qu’il soit plus facile de diffuser un film colombien en France que dans les pays andins ou latinoaméricains ?

Notre éducation et notre culture font que nous ne savons pas apprécier ce qui nous appartient. Il me semble toutefois que cela change peu à peu. "Les voyages du vent" est sorti en Argentine, il sortira bientôt au Mexique et en Equateur. Auparavant, cela aurait été beaucoup plus difficile.

Quels sont les films ou réalisateurs qui t’ont inspiré ?

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Durant mon adolescence, deux films ont véritablement changé mon regard : 8 ½ de Fellini et 2001, Odyssée de l’espace de Kubrick. Ils m’ont démontré le pouvoir du cinéma, celui des images et m’ont donné envie de faire ce métier.

J’ai par la suite découvert d’autre cinéastes. Pour "Les voyages du vent" par exemple, Terrence Malick, Kurosawa et John Ford m’ont beaucoup influencé. En ce qui concerne "La Sombra del Caminante", nous nous sommes clairement inspirés du néoréalisme italien et du film “Umberto D”, comme du réalisateur cubain Tomas Gutierrez Alea ou encore de Glauber Rocha.

Et le cinéma français ?

Je le connais assez bien mais pas assez à mon goût. J’aime beaucoup Jean Renoir et Jacques Tati mais aussi la nouvelle vague et des réalisateurs comme Agnes Varda ou Rohmer.

En général, j’admire beaucoup le cinéma français. Il me semble que ces derniers temps vous faîtes de meilleurs films de genre que les américains.

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Jean Renoir

Quelle image as-tu de la France ?

Pour un réalisateur, la France est comme un rêve. A Paris, vous avez accès à un quantité incroyable de films venus du monde entier. Tous les cinéastes du monde envient cette culture cinématographique française. Il faudrait que dans nos pays aussi il y ait un tel intérêt pour le cinéma et la culture en général.

La Colombie dispose d’une diversité culturelle et linguistique formidable qui se retrouve peu dans le cinéma. Qu’en penses-tu ?

Effectivement. Cependant, les choses sont peu à peu en train de changer car les réalisateurs colombiens tournent de plus en plus en région. Notre cinéma a beaucoup souffert du fait que la plupart des films se passent à Bogota et dans nos principales villes. C’est une vision fermée et peu intéressante.

Je pense que le plus intéressant en Colombie se passe dans les périphéries. Il y a encore beaucoup de choses à raconter sur ces régions, même si cela reste un chemin alternatif.

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" El vuelco del cangrejo" de Oscar Ruiz Navia

Es-tu en contact avec des jeunes réalisateurs colombiens comme Rubén Mendoza et Oscar Ruiz Navia, actuellement à Cannes pour développer leurs derniers projets de films, Carlos Moreno ou encore Andi Baiz ?

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Ruben Mendoza, Oscar Ruiz Navia

Bien sûr, ce sont tous des amis. Je les respecte beaucoup et j’admire cette génération que je trouve très talentueuse. Alors que la génération précédente avait une formation très littéraire, la nouvelle a appris au contact du cinéma et de l’audiovisuel.

Peut-on parler d’une nouvelle vague de cinéastes colombiens ?

Je sens que certaines bases se mettent en place. Il est encore trop tôt pour parler d’une nouvelle vague de cinéastes mais si nous continuons à travailler et que nous sommes soutenus, ce sera bientôt une réalité.

Penses-tu que le cinéma puisse avoir un impact sur la vie réelle ?

Je ne crois pas que les films puissent changer le monde. En revanche, les gens qui les voient, eux, peuvent y arriver.

Sites Internet :

- Un film colombien sélectionné à Cannes !

- Ciro Guerra au Festival de Cannes

- Deux réalisateurs colombiens selectionnés par le Festival de Cannes pour développer leurs derniers films

- Le film colombien, “El Vuelco del cangrejo”, obtient une aide française

Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)

publié le 04/12/2010

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