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- Les champs de Sarah

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Sarah Maldoror

Sarah Maldoror, cinéaste française d’origine guadeloupéenne est l’une des figures emblématique du cinéma africain et antillais.

Débutant sa carrière dans le théâtre elle crée, dans les années 50, la première troupe noire à Paris, « Les griots ». Déçue par les rôles proposés alors aux comédiens noirs, elle décide de se lancer dans la réalisation et part étudier le cinéma à Moscou auprès de Donskoï. Elle y apprend l’émotion qu’elle maniera avec talent dans les quelques 40 longs et courts métrages qui composent sa filmographie. Dressant des portraits d’artistes engagés comme Miro, Aragon, Damas ou Césaire elle s’est également employée à dépeindre les guerres d’indépendances africaines et la situation de ces pays meurtris dans des films comme « Des fusils pour Banta » ou « Sambizanga ». De toutes les rencontres passionnantes qui jalonnent son parcours, celle d’Aimé Césaire est certainement la plus importante, le poète de la négritude lui ayant inspiré pas moins de 5 documentaires.

C’est pour présenter le dernier d’entre eux « Papa Césaire » qu’elle s’est rendue en Colombie où elle a reçu de vibrants hommages à Carthagène, Cali et Bogota. Entre deux projections, Sarah Maldoror a accepté de répondre à nos questions.


Sarah Maldoror, merci, d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Avec plaisir. Je passe mon temps à critiquer, quand on me demande de répondre ce serait absurde de dire non, il faut être cohérent.

Ca s’est bien passé hier [au Gimnasio Moderno de Bogota], il n’y a pas eu de larmes, beaucoup d’émotion. Mais ce n’était pas comme à Carthagène, les larmes étaient discrètes ce n’était pas des torrents. Et puis à Carthagène, j’avais tellement été surprise par cette jeune fille qui a lu ce poème, j’aurais du le lui demander, et je ne l’ai pas fait. Je ne sais pas si je pourrais la retrouver.

Elle faisait partie du public et s’est levée pour le réciter ?

Elle était dans public, s’est levée au début et a dit : « j’ai vu le film, voilà ce que j’ai écrit, j’ai fait un poème à Aimé Césaire ». Elle a lu le poème tout le monde a applaudi. Et moi évidemment je l’ai remerciée mais je n’ai pas eu l’idée de le lui demander. Je pense qu’on ne vit ça qu’une seule fois dans sa vie. J’étais vraiment très émue.

La première question concerne votre nom « Maldoror ». Cela vient du livre de Lautréamont. C’est une lecture qui vous a marquée ?

Lorsque je suis entrée à la Rue Blanche qui était un centre d’Art dramatique, tout le monde changeait de nom. J’étais en train de lire les chants de Maldoror. Je me suis dit : "très beau roman et Maldoror quel joli nom… "

On m’a dit :

« Non, tu ne peux pas t’appeler Maldoror mais tu te rends compte… »

«  Je me rends compte de quoi ? »

« Quand même c’est un roman bizarre… »

J’ai dit : « Dorénavant, je m’appellerai Sarah Maldoror. »

C’est un roman qui exprime une certaine révolte de l’adolescence.

Bien sûr. Tout le monde changeait de nom, j’étais toujours très étonnée qu’on change de nom. Je comprends très bien maintenant, il faut un nom, un nom d’artiste. Alors qu’on ne savait pas dire « un vers » on changeait de nom…

Vous avez donc commencé par le théâtre, avec les griots ?

Oui, j’ai commencé par le théâtre.

Vous considérez-vous comme un griot moderne qui aurait fait de sa caméra un instrument de langage ?

En général quand vous rencontrez de vrais griots en Afrique, le public est là, à l’écoute. Ils ont quand même une autre valeur, une autre connaissance aussi. Mais le mot « griot » est joli. Au départ la culture c’était le langage, c’était le conte. Les gens n’allaient pas à l’école, ils avaient un autre enseignement que celui que l’on donne aujourd’hui et je trouve que les griots avaient leur place. Ils l’ont aujourd’hui aussi mais différemment. Parcequ’un ancien qui se meurt maintenant n’a pas forcément son fils ou sa fille pour le remplacer. Il faut vivre avec son temps, maintenant il y a la télévision.

Et le cinéma ?

Le cinéma bien sûr.

C’est un peu l’arme que vous avez choisie ?

Oui

Comment êtes vous passée au cinéma ? Vous disiez que le théâtre vous réduisait toujours aux mêmes rôles.

Nous étions quatre, quatre noirs et évidemment lorsqu’on apprenait Corneille, Racine, nous avions envie, nous aussi, de jouer les héroïnes. Et on nous riait au nez. Mais Dorine, les servantes alors là… les valets on avait que ça. J’ai dit non, il faut arrêter. Pourquoi pas le cinéma, on peut essayer.

Pourquoi ne pas avoir persévéré dans le théâtre en écrivant vos propres rôles ?

Non. Je ne sais pas écrire une pièce de théâtre. Un scénario oui, à la rigueur. Mais enfin le scénario, quand je l’écris, je prends toujours un dialoguiste parceque les dialogues dans le cinéma c’est un métier.

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Aimé Césaire. Droits Reservés.

Comment avez-vous connu Aimé Césaire ?

A Présence Africaine, la maison d’édition. Et puis il écrivait des pièces de théâtre. Alors nous évidemment, prétentieux comme nous l’étions, on pensait que « La tempête » ou « Le roi Christophe » c’était facile à faire. On n’était pas à la hauteur. On n’était pas metteurs en scène. C’était vraiment trop difficile pour nous. Puis après on a joué « Huis clos » de Jean Paul Sartre. Simplement parcequ’on était 4.

Vous avez contacté Sartre avant de monter la pièce « Huis clos » ?

Non. On demandait dans les maisons d’étudiants si on pouvait jouer Jean Paul Sartre. Evidemment ils nous disaient toujours oui, c’était gratuit ! Et puis un jour, on reçoit une note des droits d’auteur, il fallait payer. Nous n’avions pas demandé l’autorisation et nous étions incapables de payer. Alors on a écrit à Sartre en s’excusant et en lui disant : « Monsieur, nous ne savions pas que nous devions vous demander l’autorisation, nous avons pris votre pièce parcequ’on était quatre et maintenant on nous demande de payer les droits d’auteurs. Pour le moment on ne peut pas ! Qu’est ce que nous pouvons faire ? »

Alors Jean Paul Sartre nous répond en envoyant un chèque et en disant : « Je paye moi-même les droits d’auteur. » Il se payait lui-même ! C’était quand même sympathique. Maintenant on sait que nous devons demander les autorisations mais au départ nous ne le savions pas.

Vous avez ensuite noué des liens avec Aimé Césaire ?

Oui. A chaque fois qu’il y avait des discussions politiques où il y avait Césaire, on y allait. On n’a jamais séparé la politique et la culture. On s’est connu comme ça.

Et puis voilà, je suis partie en Afrique et on a demandé qui voulait des bourses pour aller en Union Soviétique. Moi qui n’avais pas pensé une seule seconde à l’Union Soviétique, je me lève et je dis « moi ! je veux partir ! »

Sans parler le russe ?

Mais j’ai appris le Russe.

Vous l’avez appris là bas ?

Je l’ai oublié bien sûr. Mais on apprenait d’abord le russe. J’ai appris le cinéma en Union Soviétique. Ce fût pour moi une très bonne école.

En regardant certains de vos films et notamment celui sur Damas, on retrouve la photo de certains réalisateurs soviétiques, notamment Kalatozov et son « Soy Cuba ». Y a-t-il un lien avec ce que vous avez appris en URSS ?

C’est ce que j’ai appris. Je travaillais avec Donskoï, j’étais très contente. Pour moi le cinéma c’était « Le Cuirassé Potemkine », « Alexandre Nevski »…

Un jour on a tiré au sort un sujet et je suis tombé sur : « Une babouchka a faim ». Je me suis dit qu’est ce que c’est facile, une femme qui a faim. Je trouve la babouchka, je trouve une pomme avec beaucoup de difficulté parcequ’il n’y avait pas de fruits et parceque je me suis dit la pomme, c’est le fruit « du pauvre ». Je suis reçue, Dolstoi qui ne notait pas, me dit : « moi j’aurai dit non. » Je lui demande pourquoi ? Il me dit : « Parceque quand elle prend la pomme avec sa main, sa main n’a pas faim, sa main ne mange pas. » Quelqu’un qui a faim a le désir dans le regard. Le geste compte. Il me dit : « Parceque tu l’avais bien située, parceque c’était une babouchka très sympathique, tout en étant pas belle, ayant quelquechose, on s’est dit elle a le sens des personnages et des lieux, du décor. Mais tu as oublié l’essentiel, l’émotion. Et si quand tu prends des acteurs, il n’y a pas d’émotion, le film ne vaut rien. L’émotion d’abord. »

Ce sont de véritables leçons de cinéma

Des leçons de cinéma. C’est pour cela que quand je fais des films, j’essaie toujours de trouver des enfants au hasard comme ça. Dans le film sur Césaire, il y a des grèves et une petite fille applaudit, elle doit avoir deux ans. Elle marche elle applaudit, on ne sait pas pourquoi. Mais c’est l’avenir, ça passe. C’est lui qui m’a appris à saisir l’émotion.

Cette expérience en Union Soviétique, c’était à quelle époque ?

Dans les années 67/70.

Etes-vous d’accord pour dire qu’il y a deux Césaire, le poète et l’homme politique ?

Oui il y a deux Césaire. Mais lui ne voulait pas que l’on dise cela. Bien sûr c’était un homme politique, il disait : « on ne peut pas vivre si on ne fait pas de la politique, il faut que les gens soient politisés. » Il avait parfaitement raison.

Maintenant il y a Obama. Mais lui a toujours cru qu’Obama arriverait à la Maison Blanche. Nous on n’y croyait pas, il faut quand même bien le dire. Je disais s’il arrive sur le bord des marches ce sera déjà pas mal. Le suivant les montera. Il les a montées. Il est allé jusqu’au bout. Il avait quand même cet espoir en l’homme.

Quel dommage que Césaire soit mort juste avant son élection…

Et oui c’est vraiment dommage. Il l’a dit ! Il le sentait. « Ce petit va y arriver parcequ’il a compris l’importance de la culture ».

Quand j’ai voulu faire Delgrès, une épopée qui se passe en 1802, je n’ai pas trouvé l’argent. Césaire est le seul qui m’ait aidé et qui ne m’ait pas dit c’est infaisable. Ce qui est important dans le scénario c’est que Delgrès, un colonel qui se révolte contre l’esclavage, avait compris la chose la plus importante pour les soldats qui ne savaient ni lire ni écrire à l’époque. Il fallait le leur apprendre. « Parcequ’un soldat qui ne sait ni lire ni écrire est un soldat qui a perdu la guerre. Il faut savoir pour qui, pourquoi et comment on se bat ».

C’est le 5ème film que vous faites sur Césaire ?

Oui car c’est un homme qui fallait suivre.

Vous essayez à chaque fois de décrire une nouvelle facette ?

Oui. Cela dépendait, c’était aussi en fonction de son âge.

Ce film sur Césaire, est-ce celui que vous préférez parmi ceux que vous avez réalisé ?

Mon préféré c’est toujours le prochain. Je me dis celui là sera mieux. Evidemment j’ai du présenter Césaire sans présenter la lettre à Maurice Thorez, sans présenter le discours du colonialisme qu’il a quand même prononcé à l’Assemblée Nationale… Quand j’ai demandé les archives à l’assemblée on m’a dit : « d’accord mais le chèque d’abord. » Et c’était très cher. Donc je n’ai pas pu me payer certaines archives. Voilà, le problème il est là.

Que représente la négritude pour vous ?

C’est une affirmation de soi alors je trouve cela très bien. Dans le film que j’ai fait sur Damas, Senghor l’explique très bien. Il dit Césaire a inventé le mot, moi je l’ai enseigné et Damas l’a vécu. C’est très juste. Après, la négritude… Comme hier on m’a posé une question, qu’est ce que vous pensez de la créolité ? J’ai dit « la créolité, la créolité, je m’excuse mais... aujourd’hui il vaut mieux apprendre le chinois… »

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Léon-Gontran Damas D.R.

Ce qui est frappant dans le film sur Damas, c’est l’impression que c’était lui qui était plus proche de la vérité

Bien sur que c’était lui. Mais c’est toujours pareil quand je fais des films, je les fais en général avec très peu d’argent et je ne peux jamais me payer les archives. Alors j’espère que cela changera après ce film d’Aimé Césaire qui va quand même passer dans tous les festivals qui touchent l’Afrique ou les pays arabes. Je pense qu’il va faire le tour du monde mais surtout aux Etats-Unis. Parceque je suis beaucoup plus connue aux Etats Unis qu’en France. Aux Etats-Unis, je remplis chaque fois les universités, on me fait la fête ! En France, pour les Universités… toujours non ! Jamais je n’ai présenté un film dans une université mais à la prison d’Amiens, ça c’était pour moi un grand moment.

C’est étonnant que Damas ne soit pas connu en France.

Oui il n’est pas connu. Et le film que j’ai fait ne le fait pas assez connaitre. De toutes façons je crois que le film que je préfère c’est quand même Damas. Et là j’ai eu aussi les pires ennuis parceque j’ai fait ça pour RFO qui le voulaient en couleur. Et quand j’arrive en Guyane, bien sûr je vais tout de suite visiter le bagne car pour moi la Guyane, c’est le bagne. Et je trouve ça tellement beau. Les ombres, le soleil, ça tombait en ruine. Alors je me suis dit, je le fait en noir et blanc, mais sans demander l’autorisation à RFO. RFO, quand ils voient le film ils sont furieux, je n’avais pas respecté les contrats, ce qui était vrai d’ailleurs. Alors moi j’ai dit oui mais c’est un problème de soleil, ils ont cru que je me moquais d’eux. Mais ce n’est pas vrai. Quand je suis arrivée et que j’ai vu ces ombres, quand j’ai vu le soleil, je me suis dit : « fais ça en noir et blanc. » Mais alors eux, ils étaient furieux après moi et à partir de ce moment là, je n’ai plus jamais travaillé pour eux. Ca a été fini.

Le film n’a pas reçu l’accueil mérité ?

Il a été primé dans tous les festivals de France et d’ailleurs...

Mais il a été interdit aussi non ?

Bien sûr. Mais ça ça fait partie de la vie… et c’est vrai que j’aurai pu les prévenir mais je ne l’ai pas fait. Et pourquoi je ne l’ai pas fait ? Peut-être qu’ils ne m’auraient pas dit non. Ce n’est pas parceque j’avais peur. J’ai pensé qu’il y aurait eu des discussions que ce serait une perte de temps, mais j’aurai mieux fait de leur demander l’autorisation, c’est sûr.

Comment expliquez-vous que vous soyez considérée comme une cinéaste africaine ?

Je trouve que tous les antillais sont des africains qui ne veulent pas être africains mais ça c’est leur problème. On a été esclaves, on a été déportés, moi ça ne me dérange pas, je n’ai aucun complexe là-dessus.

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Sarah Maldoror sur le tournage de Sambizanga. D.R.

En se penchant sur votre filmographie, on retrouve des films sur l’Algérie, la Guinée, Brazzavile, Paris, Martinique, Cap vert, Guyane, la Réunion, tout ça peuplé d’artistes engagés, Miro, Aragon, Senghor, on a l’impression d’être face à un voyage à la recherche de vos racines ?

Non je ne recherche pas mes racines, je cherche de l’argent pour mon film sur Delgrès.

Césaire en parle beaucoup du déracinement…

Oui. Mais moi je ne me sens pas déracinée. Pas du tout. Je me sens bien partout ça c’est un problème. Césaire dit « il n’y a pas de races il n’y a que des hommes » vous êtes du pays où vous vous sentez bien. Disons que ça ne m’a jamais posé de problèmes. Evidemment les Antilles me reprochent de travailler plus pour l’Afrique. Je ne travaille pas plus pour l’Afrique, je travaille là où on me demande, c’est tout. Quand je fais un film sur Aragon, je fais un film sur Aragon car je trouve que c’est un grand poète, voilà.

Le regard porté sur les noirs a-t-il changé selon vous depuis vos débuts dans « Les griots » ?

Non. Croire que le regard a changé vis-à-vis des noirs, vis-à-vis des antillais c’est faux. Le racisme est plus subtil. Je parle du racisme que je connais. J’ai connu le racisme en Union Soviétique, c’était un racisme bien gras, bien épais, énorme. On oublie l’Union Soviétique car j’y ai quand même appris à faire du cinéma. Maintenant avec le recul, je pense qu’ils ne savaient pas ce que c’était que les Africains. Je déteste qu’on me touche les cheveux et eux me mettaient toujours la main sur les cheveux. Aujourd’hui je crois qu’on peut lutter contre le racisme avec humour et c’est d’un autre racisme dont il s’agit. Maintenant on reconnait quand même qu’il y a de grands comédiens, et l’africain est partout, il peut occuper n’importe quel poste, puisque Obama… un noir à la Maison Blanche… c’est fort.

Césaire disait que cette ouverture là est venue des Etats-Unis

Bien sûr. Césaire a dit, nous on a des postiers, eux ils ont des astronautes. Ce n’est pas demain qu’un antillais sera président de la république. Ca, c’est impensable pour moi.

Un autre de vos combats est celui de la condition des femmes. Pensez-vous que dans ce domaine, la situation ait évoluée ?

Oui. Ségolène Royal s’est présentée, elle a raté mais elle s’est présentée comme Christiane Taubira.

Pensez vous que l’art puisse changer le monde ?

Bien sûr. Ce n’est pas la bombe atomique qui va changer le monde, il va l’anéantir. Mais l’Art… Apprendre aux enfants ce qui est beau. De toute façon, selon moi, avant d’apprendre à lire et à écrire, ils apprendraient à chanter et à danser. Chant, danse et sport. Ils seraient bien dans leur peau, alors ils pourraient apprendre à lire et à écrire et regarder le monde « en couleurs ».

L’éducation par la beauté ?

Oui. Quand je fais des films et que les écoles me demandent, ça ne plaît pas toujours au producteur, mais je lui dit ça c’est un de mes principes, pour les enfants c’est gratuit. Un jour, j’ai présenté Vlady dans une école, le proviseur était furieux car il ne pensait pas que cela allait être sur les révolutions. Et j’ai dit aux enfants qu’est ce que vous en pensez, qu’est ce qui vous a plu ? Alors il y en un qui me dit : Moi je vais à la messe tous les dimanche mais je m’ennuie… ah si j’avais les peintures devant moi je crois que j’aimerai la messe.

Quelle est l’histoire de votre film Vlady ?

J’ai fait un film sur un livre de son père, Victor Serge « L’hopital de Leningrad » aux éditions « La découverte » F.Maspero. Et je suis allée à Atlanta le présenter dans une université. Comme je n’ai aucun sens de l’espace, j’étais avec une amie et je lui dis écoute Suzon, je passe demain à l’université, si on partait au Mexique, regarde c’est pas loin sur la carte, pourquoi on prendrait pas un billet tout de suite, on partirait au Mexique, je remettrai le film à Vlady, le film de son père et on ferait une projection.

On y va et je donne le film à Vlady qui organise une projection. A la fin il se lève en larmes et quitte la salle. Les gens applaudissent, je réponds aux questions qu’ils me posent mais Vlady n’était plus là. Alors je lui dis je veux bien voir tes peintures. Il me dit d’accord. Je vois ses peintures et je lui dit et bien écoute je vais faire un film est-ce que tu veux me trouver un opérateur et un preneur de son. Il me dit mais tu fais ça quand ? Ce soir, on filme toute la nuit on ne prend l’avion qu’à 10h, on a le temps, on peut faire le film dans la nuit. La veille j’avais filmé la maison de Trotski et puis son bureau. On a raté l’avion, bien entendu…

L’éducation est donc pour vous très importante ?

Ah oui c’est par l’école absolument. D’ailleurs Césaire le disait : « Apprendre, apprendre, apprendre » et chaque fois qu’il croisait des enfants : « Bonjour papa cesaire ! » « Bonjour comment tu t’appelles ? » Il disait son nom. « Bon maintenant parle moi de ton école qu’est ce que tu fais, qu’est ce que tu aimes comme matière ? » Chaque fois il disait vraiment il faut pousser les enfants vers les études. Il faut leur faire comprendre dès leur plus jeune âge l’importance des études. Et puis la curiosité. Césaire a quand même fait beaucoup de choses en Martinique. Il y avait un centre culturel qui était très bien pour les enfants. Tout le monde payait. Il ne voulait pas que ce soit gratuit. Parceque gratuit, pour les enfants, cela signifie sans valeur. Alors très peu, mais tout le monde payait. Et très vite il n’y eu plus assez de place. C’était un centre culturel pour les enfants où ils pouvaient toucher à tout, la sculpture, la peinture…

C’est peut-être à travers ce genre d’action qu’il a eu le plus d’impact politique ?

Oui. Je pense que l’école est très importante. Mais il faut leur apprendre à chanter, à danser d’abord. Que ce soit pour eux dès le départ un plaisir. Et puis le sport bien sûr. Parcequ’il y a quand même une discipline, un certain respect et ça les enfants maintenant ils s’en foutent complètement.

Quel regard portez-vous sur le monde dans lequel nous vivons ?

Je pense que le monde va changer. En ce moment il va tellement mal qu’il ne peut qu’aller mieux. Ce qu’il faut changer c’est simplement la morale. Aujourd’hui la seule chose qui compte c’est l’argent, l’argent, l’argent. Si vous n’en avez pas, vous n’êtes rien. Le problème il est là c’est-à-dire qu’il n’y a plus de valeurs. La seule chose qui compte c’est l’argent. Mais ça c’est mon point de vue. Parceque je me dis, c’est toujours le privilège de ceux qui ont de l’argent.

J’étais à un festival à Milan dirigé par un curé. Le curé nous reçoit : « nos frères africains, nos frères par ci, nos frères par là, vous nous apportez beaucoup et nous allons vous donner ce que nous pouvons. » Si vous désirez quelquechose, si vous avez envie de quelquechose on peut modifier le programme. Alors je lève la main, je me présente et je dit "Je suis arrivée ce matin, à Milan, j’ai posé ma valise et j’ai couru vers La Scala pour avoir une place. On m’a rit au nez parceque les places sont louées un an à l’avance." Alors je lui ai dit ce n’est pas normal que quand nous arrivons vous ne prévoyez pas 2 ou 3 places. Pourquoi il n’y aurait pas parmi nous 3 personnes qui adorent l’opéra ? Vous venez en Afrique vous voulez connaitre. Moi je viens à Milan mais qu’est ce qui m’intéresse à Milan ? C’est la Scala. Et un africain dit : Scala milan AC !? Tout le monde rit et ça passe comme ça. Et le lendemain je suis dans une salle de cinéma et on demande Sarah Maldoror. J’y vais et on me dit :

« Vite montez dans la voiture ! »

« vous m’emmenez ou ? »

« à La Scala. »

Je me dis quand même ils auraient pu me prévenir, je n’étais pas habillée, j’étais en basket. J’arrive tout le monde me regarde et on me dit : "vous êtes placée devant." Je me dis Sarah, marche comme une reine, ne regarde ni a droite ni à gauche, tu es la reine de Sabah. Je m’installe et j’assiste pour la première fois à un opéra à la Scala. Alors évidemment le lendemain je remercie en disant : "voilà les véritables échanges." Et les autres reviennent et disent oui mais qu’est ce qu’on fait pour le match de foot ? J’ai fait un film la dessus, "Scala Milan AC" avec des enfants dans le vingtième arrondissement de Paris produit par Agnès Varda.

Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)

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Sambizanga. D.R.

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