« Le cinéma français est un cinéma qui prend des risques. »

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« Le cinéma français est un cinéma qui prend des risques. »

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Icône colombienne à la renommée internationale, le réalisateur Sergio Cabrera est l’un des invités du X Festival de Cinéma Français. Il a choisi d’y présenter Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle qui fut l’une de ses premières influences cinématographiques.
Ce-mois ci, Fresco s’entretient avec Sergio Cabrera qui nous livre son regard sur le cinéma français.

1. Que vous évoque le « cinéma français » ?

La « naissance » du cinéma est la première chose qui me vient à l’esprit. Les deux principaux genres, le cinéma documentaire comme le cinéma fiction, sont nés en France, car en quelque sorte , les petits films des frères Lumière ont donnés naissance au cinéma documentaire et les films de Meliès ont fait naître le cinéma fiction. Mais ce n’est pas seulement la manière de raconter des histoires qui est née en France sinon, la technique, les machines elles-mêmes qui sont d’origine française.
Ensuite, si je devais définir ou décrire le cinéma français, je dirais que la grande particularité de ce cinéma est d’être très créatif. La France en général est un pays créatif, qui a du goût, et qui cultive l’abstraction et la perfection. L’histoire française compte de nombreux philosophes. C’est un pays où les idées sont très importantes et cette considération a permis de développer l’art, la culture et l’industrie ... Le langage du cinéma n’est pas né en France par hasard.

2.Quelle importance a le cinéma français dans votre travail de réalisateur ?

Le cinéma français m’a influencé un peu par hasard. Mon père est un metteur en scène et dès l’âge de treize ans, j’ai commencé à désirer devenir cinéaste. Le destin a voulu qu’à mes treize ans justement, ma famille déménage à Beijing, en Chine. Nous sommes arrivés là-bas en 1964, l’époque où commença la révolution culturelle, pendant laquelle les manifestations culturelles étaient très limitées. Il n’y avait pas de cinéma en Chine. A Beijing, le seul endroit où l’on pouvait voir des films était à l’Alliance Française. Il y en a un en particulier que j’ai vu plus d’une dizaine de fois durant mes quatre années passées dans le pays, c’est Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle. Le cinéma français a eu une grande influence sur mon travail car par coïncidence, c’était le seul cinéma que je pouvais regarder…

3. Qu’est-ce qui vous semble particulièrement typique du cinéma français ?

Le cinéma français est un cinéma qui prend des risques, le risque de raconter des histoires complexes d’une manière peu conventionnelle. J’aime l’idée de raconter des histoires que personne n’a jamais racontées, d’un point de vue que personne n’a encore exploré.
Louis Malle est l’un de ces cinéastes français qui prennent des risques. Je pense par exemple à Lacombe Lucien (1974) qui est un film sur la résistance. La narration se situe du point de vue auquel personne n’avait alors pensé : celui des Français qui ont soutenu les Allemands. Ascenseur pour l’échafaud est aussi un film qui prend des risques : les deux personnages ne se voient jamais, les deux amants ne se rencontrent pas et l’histoire est racontée par quelqu’un qui est en dehors du récit principal. Dans le cinéma français, les réalisateurs prennent des risques, ce qui n’est pas le plus évident et bien différent des histoires des productions hollywoodiennes où tout est plus ou moins prévisible. Le cinéma français, je parle du cinéma d’auteur - parce qu’il y a aussi un cinéma commercial en France - prend des risques non seulement parce qu’il cherche des récits non conventionnels, mais aussi dans la mise en scène, le jeu d’acteurs et la photographie... Et disons-le, le capital le plus précieux pour un réalisateur est de prendre des risques. Dans le cinéma commercial, ce n’est pas le réalisateur qui prend des risques mais le producteur : le producteur prend le risque de raconter encore une fois la même histoire et voir si une fois de plus cela fonctionne auprès du public. Mais ce n’est pas un risque « créatif », juste un risque commercial.

4. Comment définiriez-vous le cinéma colombien ?

Le cinéma colombien a eu la chance de recevoir une double influence : celle de la culture européenne mais aussi l’influence américaine. Je pense que l’hybride de ces deux sources peut-être très bénéfique, car, au final, il est important, en termes d’investissements financier et de rentabilité, que le film soit vu par un public nombreux. En France, si les auteurs prennent des risques c’est aussi car les aides étatiques sont fortes, c’est l’État qui prend des risques. Mais en Colombie la situation est très différente. Bien que l’État s’efforce d’apporter son aide aux productions cinématographiques, le pays a moins de ressources, c’est pourquoi il est primordial que les films aient un succès commercial. Ce que j’apprécie dans le cinéma colombien, c’est que l’on parvient régulièrement à sortir des succès commerciaux sans pour autant abandonner l’exploration ou la prise de risques. Grâce à ses deux influences, le cinéma colombien qui est encore très jeune, montre déjà de nombreux signes de bonne santé.

publié le 12/09/2011

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