Chrétiens d’Orient - Entretien accordé par Laurent Fabius au journal La Croix (27 mars 2015)

Dans une interview exclusive à La Croix, le ministre français des affaires étrangères souligne être « fidèle à la tradition » de la France, en mobilisant la communauté internationale en faveur des chrétiens d’Orient « en train d’être éradiqués ».

« La protection des chrétiens d’Orient est une tradition pour la France  »

Dans une interview exclusive à « La Croix », le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius défend ce « geste fort » qui s’appuiera sur une charte d’action.
Très inquiet de la situation, le Saint-Siège demande une condamnation claire des persécutions et accepte le recours à la force contre Daech.

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Pourquoi la France saisit-elle le Conseil de sécurité sur la question des chrétiens d’Orient ?

Laurent Fabius : Les chrétiens d’Orient sont en train d’être éradiqués. Compte tenu de l’extrême gravité de la situation, nous voulons poser un geste fort. Nous présidons le Conseil de sécurité, nous avons donc décidé de le convoquer sur ce sujet. C’est une première. J’espère que la Charte d’action que nous allons proposer sera une contribution utile.

Inscrivez-vous votre démarche dans la tradition française qui court depuis François ier, celle d’une France « protectrice des chrétiens d’Orient » ?

L. F. : Tout à fait. Cette tradition est constitutive de notre histoire, de notre identité même, mais aussi de celles du Moyen-Orient.

« Trop chrétiens pour intéresser la gauche, trop étrangers pour intéresser la droite » , a écrit régis Debray au sujet des chrétiens d’Orient. La France – et la gauche en particulier – a-t-elle mis du temps à ouvrir les yeux sur le sort des chrétiens de la région ?

L. F. : La protection des chrétiens d’Orient, je l’ai dit, est constitutive de l’histoire de France, au-delà des clivages politiques. J’entends que nous soyons fidèles à cette tradition. En prenant l’initiative de réunir le Conseil de sécurité et d’appeler la communauté internationale à agir, la France défend une cause juste.

Qu’allez-vous donc proposer aujourd’hui ?

L. F. : Il s’agit d’une sorte de Charte en quatre volets. Le secrétaire général Ban Ki-moon est très attentif à cette question. Le premier volet est humanitaire afin de ne pas prendre seulement en compte les déplacés et les réfugiés, mais de permettre également leur retour. Pour cela – et c’est le deuxième volet – la coalition, les forces irakiennes et d’autres doivent pouvoir assurer aux minorités pourchassées leur sécurité.

Les deux derniers volets ?

L. F. : L’aspect politique, évidemment : en Irak comme en Syrie, les États doivent assurer une place satisfaisante à chacune des communautés qui les composent. C’est notre objectif en Irak, où il est décisif que le nouveau premier ministre Haïdar Al Abadi rompe avec l’attitude partiale de son prédécesseur par des actions vraiment inclusives. Enfin, dernier volet, la lutte contre l’impunité : nous souhaitons que le Conseil de sécurité saisisse la CPI pour les crimes commis.

Vous parlez essentiellement de l’irak, mais qu’en est-il de la syrie ?

L. F. : On entend parfois dire à propos de la Syrie : « Daech, c’est pire encore qu’Assad, donc il faut soutenir Assad pour nous débarrasser de Daech. » En réalité, Daech et Assad sont les deux faces d’une même médaille. Autant nous sommes favorables en Syrie à une solution politique intégrant à la fois des éléments du régime et l’opposition – nous y travaillons –, autant nous pensons que soutenir Assad pour en faire l’avenir du pays serait une double erreur, à la fois sur le plan moral et sur le plan pratique : ce serait pousser tous ceux qu’il a persécutés dans les bras de Daech.

Les États-unis ne sont-ils pas en train d’infléchir leur position en se disant prêts à discuter avec Bachar Al Assad ?

L. F. : Ce n’est pas ce que m’affirme le secrétaire d’État Kerry. N’oublions pas que le secrétaire général des Nations unies a qualifié luimême les crimes d’Assad de « crimes contre l’humanité » , que ce dernier a réprimé les premières manifestations pacifiques de son peuple avec une telle violence qu’il a créé les conditions de la guerre en Syrie avec, depuis, 220 000 morts. Ajoutez-y les tortures avérées de son régime. Quant aux armes chimiques, elles ne sont pas tombées du ciel. Je pourrais, malheureusement, allonger la liste de ces crimes.

Vous envisagez un retour des chrétiens chez eux et en même temps, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, délivre 1 500 visas pour ces mêmes chrétiens. N’y a-t-il pas une contradiction ?

L. F. : Non. Nous devons accueillir, dans la mesure de nos moyens, ceux qui ont des liens avec la France et qui veulent partir parce qu’ils ont trop souffert et n’ont absolument aucune autre possibilité. Pour certains, il sera très difficile de revenir. Mais il y a ceux, majoritaires, qui veulent ou voudront rentrer chez eux. Et il y a ceux qui veulent rester. Nous devons les aider.

L’islam professé par Daech est de type wahhabite. Comment aider les chrétiens d’Orient alors que la France est alliée à l’Arabie saoudite, grande propagatrice du wahhabisme dans le monde ?

L. F. : Je ne vais pas m’engager dans un débat théologique, mais je sais que les Saoudiens combattent Daech sans ambiguïté. Je tire une conséquence pratique : la bataille contre Daech doit être menée aussi par les autorités musulmanes, civiles et religieuses.

Ne faut-il pas exiger plus de clarté de la part de vos partenaires wahhabites ?

L. F. : Sur les financements, sur les réseaux, sur les soutiens, il faut évidemment être très clairs. Notre adversaire commun c’est Daech, un groupe ultrasectaire qui veut imposer par la terreur sa manière de penser et de vivre.

L’Iran n’apparaît-il pas comme un recours pour stabiliser la région ?

L. F. : Nous sommes en train de discuter avec l’Iran sur la question du nucléaire. Le nucléaire civil, l’Iran y a bien sûr droit ; mais permettre à ce pays de se doter de l’arme nucléaire serait la porte ouverte à une prolifération nucléaire dans la région, qui serait extrêmement dangereuse. Par ailleurs, l’Iran est déjà un acteur de premier plan : au Liban avec le Hezbollah, en Syrie lorsqu’il apporte son soutien militaire, en Irak, et maintenant au Yémen. Nous souhaitons que ce grand pays puisse être une puissance de paix. Mais il faut, comme il le proclame, qu’il renonce effectivement à l’arme nucléaire.

La France doit-elle s’engager militairement au sol ?

L. F. : Les dernières décennies nous ont montré que les solutions militaires imposées depuis l’extérieur ne fonctionnent pas. En outre, la France ne peut pas intervenir partout, ce n’est pas notre conception politique. Notre objectif constant, c’est la sécurité et la paix.

Comment expliquez-vous l’absence de l’UE sur ce dossier ?

L. F. : En langage diplomatique, je dirais que dans ce domaine l’Union européenne a encore une marge de progression. En langage plus direct, qu’elle se montre malheureusement parfois frileuse. La France est-elle isolée ? Je crois plutôt qu’elle montre le chemin.

Propos recueillis par Laurent Larcher

Pour en savoir plus :

Chrétiens d’Orient et minorités persécutées au Moyen-Orient (27 mars 2015)


Minorités persécutées au #MoyenOrient : Retrouvez le discours complet de @LaurentFabius http://t.co/HpTbCSecsO #FrPrez pic.twitter.com/OcqHJYCYrU

— La France à l'ONU (@franceonu) 27 Mars 2015

publié le 09/04/2015

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