" La Voix des Tatuyos"

« LA VOIX DES TATUYOS »

Ce mois-ci, Fresco rencontre Louis et Norman, représentants de l’association « La Voix des Tatuyos ». Ils se sont rendus grâce à l’appui de l’ACAIPI et la Fondation Gaïa, au cœur de l’Amazonie dans le Pirá Paraná (Vaupés) à la rencontre des indigènes Tatuyos. Leur démarche répondait à une demande des chamans de la communauté de se voir restituer des contes et des mythes qui ont été recueillis sur bande audio par des ethnologues dans les années 1970...

Nous les avons rencontré avant et après l’expédition afin de recueillir leur impressions.

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Comment est-né votre projet ?

Louis  : Pour revenir sur la génèse du projet c’est une histoire de transmissions ; transmission d’un patrimoine aux indiens Tatuyos, transmission d’un chaman à son fils et transmission de mon père à moi. Mon père est un anthropologue. Entre 1967 et 1982, il part faire des recherches de terrain avec les indiens du Pirá Paraná, dans la région du Vaupés, un affluent de l’Amazone. Il s’est particulièrement intéressé aux mythes et chants Tatuyos qu’il enregistre à l’époque sur des bandes audio avant de repartir en France avec ce corpus mythique. L’interprète de mon père au cours de ce séjour s’appelle Ramon. Il est le fils du chaman. Il a alors 18-20 ans et a fait le choix de ne pas suivre le chemin de son père, il ne veut pas être chaman. En 1991, Ramon a un accident. Il est soigné dans un hôpital de Bogotá et c’est à ce moment là qu’il transmet un message à mon père lui demandant le retour des enregistrements. Il décide finalement de devenir chaman et il a besoin de se réapproprier les connaissances de son père. En 1997, une première expédition est organisée mais échoue en raison des conditions de sécurité précaires…Avec Norman, nous pensons au projet depuis plusieurs années mais nous nous en sommes concrètement saisis depuis le mois de novembre 2012...

Quel est le contenu de ces enregistrements ?

Norman : Ces enregistrements sont constitués de chants et de mythes Tatuyos, dans une langue que nous n’avons pas été amenés à comprendre. Nous n’avons pas fait un travail de traduction, nous sommes des relais dans l’histoire, les relais d’un patrimoine sacré…Nous ne savons pas à quel point les contes et les mythes qui sont sur ces enregistrements sont toujours d’actualité. Nous nous demandons avec Louis quelle signification auront ces mythes après les nombreux bouleversements de ces dernières décennies et les transformations liées à la modernité…
Louis  : Le mythe n’est pas fixe, le mythe est une interprétation de l’environnement direct. Nous n’avons jamais une même version du mythe selon le chaman qui le raconte. Les mythes qui ont été enregistrés il y a trente ans sont une certaine interprétation qui date de cette génération là. Ce qui peut être intéressant c’est d´écouter comment ce mythe était raconté à l’époque et qu’est ce qui a changé depuis…

Qu’attendez-vous de cette expérience ?

Louis  : Dans un premier temps, c’est une découverte, une rencontre…Nous aimerions être témoins des enjeux auxquels font face les indiens aujourd’hui. Nous aimerions pouvoir rester un peu, observer, avoir une approche de leur système de pensées et de leur mode de vie. Nous partons également avec du matériel audiovisuel et dans un deuxième temps, il s’agit de témoigner de notre expérience lorsque l’on rentrera en réalisant un documentaire. La ligne directrice serait le retour de ces enregistrements, l’immersion dans la communauté, montrer comment les gens vivent là bas, qu’on compléterait avec des interviews d’experts.

Avez-vous une crainte avant de partir ?

Norman  : Il va falloir se faire accepter, s’intégrer ! Nous avons ramené beaucoup de cadeaux...qui ne sont pas vraiment des cadeaux ! Ce sont davantage des instruments de négociations, une monnaie d’échange. On a ramené des kilos de perles, apparemment ils adorent ça et nous espérons pouvoir échanger ces perles contre un peu de poisson par exemple…

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Un mois plus tard Louis et Norman sont de retour avec tabac à priser, poudre de coca, coiffes et maracasses rituelles, parmi d’autres objets de la communauté. Ils nous parlent avec enthousiasme d’oratorias, de rituels du yurupari, de chagra...on aurait presque du mal à les suivre ! Ils racontent :

Norman  : Nous sommes arrivés à la communauté Tawaïno de Sonaña où Alberto, Vigildio et Jaime nous ont emmenés sur une pirogue pendant une demi journée pour atteindre la communauté Tatuyo de Hena. Comme le fleuve était très bas on a dû décharger plusieurs fois le bateau pour passer les rapides, puis le recharger et repartir sur le fleuve.
Louis  : Ce trajet a été le premier moment d’immersion dans l’Amazonie. La forêt très dense a une atmosphère, une énergie incroyable !

Comment vous êtes-vous sentis dans cette communauté ?

Norman  : Nous sommes arrivés dans une communauté assez organisée. Il y avait une école, un centre de soin, un terrain de basket, la radio, etc. Ramon, le chaman qui nous accueilli chez lui, a fait le choix de se rapprocher de ce centre névralgique, pour protéger et guérir la communauté, plutôt que de vivre dans une maloca isolée…
Louis  : Nous avons été un peu surpris la première semaine ! Nous avions pensé faire une rencontre très riche avec des gens d’une culture radicalement différente, avoir des discussions fortes, partager beaucoup de choses. Et en fait l’introduction dans cette communauté n’a pas été facile du tout. Ramon ne nous a pas vraiment présenté à la communauté. Les gens ont mis du temps à comprendre ce que l’on faisait là et à nous accepter. Nous avons eu du mal à trouver notre place…Le jour où nous avons restitué les enregistrements toute la communauté s’est regroupée et c’est à ce moment là qu’on nous a présenté. Ça s’est passé de manière très rapide. Nous avions les caméras, le matériel, mais nous ne voulions pas filmer tout de suite. Nous avons d’abord mis en avant qu’on répondait à une demande des chamans de restituer ce savoir et que l’on s’était organisés pour rester un mois afin d’apprendre à les connaître, pour partager etc. Et en fait, cette proposition n’a pas été satisfaisante de leur côté ! Aujourd’hui les indiens n’envisagent plus qu’il y ait des gens qui viennent dans leur communauté pour les étudier, les observer. Si tu vas dans la communauté il faut que tu participes à quelque chose, il faut que tu contribues à l’un de leur besoin. Petit à petit, nous avons compris qu’il fallait qu’on reformule notre proposition…

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Norman  : Nous avons trouvé notre place en proposant de faire un documentaire qui allait les aider à avoir plus de visibilité, à chercher des fonds, etc. Et donc, contrairement à ce que nous pensions, c’est en sortant la camera assez rapidement que nous avons été acceptés. Cette posture nous ne l’assumions pas du tout en arrivant. Nous pensions qu’il faudrait créer de la spontanéité, des relations amicales, de la confiance avant de filmer. Mais en fait, les indiens Tatuyos sont totalement réceptifs à ça ! Ils sont devenus beaucoup plus ouverts et spontanés lorsque nous avons commencé à dire que nous étions là pour les filmer, présenter leur quotidien et les enjeux de préservation. Tout est question de besoin : aujourd’hui ils veulent compiler les lieux sacrés, les rituels, les chants, les mythes pour avoir des banques numériques et des livres, pour avoir les connaissances traditionnelles sur des supports occidentaux...
Louis  : D’autant plus qu’il y a une espèce de surenchère entre les communautés. D’autres communautés ont bénéficié de visibilité et les Tatuyos nous ont un peu dit : "maintenant vous faites quelque chose avec nous !". En fait, c’est très intéressant car cela renouvelle complètement la transmission du savoir traditionnel. Le chaman était jusqu’alors la personne qui compilait les mythes et les savoirs. Aujourd’hui, ils figent ça sur de nouveaux supports avec des techniques occidentales, comme s’il s’agissait de construire un savoir, dans un sens plus figé, avec l’idée de le préserver face à un risque de perte totale de la culture…
Norman : Aujourd’hui, les gens ne vivent plus seulement dans la communauté, ils vivent dans la communauté avec un projet pour la préserver. Une fois que notre proposition a été acceptée, nous avons pu tout filmé, nous avons sans cesse créer des ouvertures et nous avons eu accès à des choses inaccessibles, aux objets les plus sacrés comme les flutes du yurupari par exemple, qui ne peuvent pas être vus par les femmes et les enfants…

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Pour suivre le travail de l’association « la Voix des Tatuyos » :


- https://www.facebook.com/Lavoixdestatuyos?ref=hl
- http://www.youtube.com/watch?v=CDdclmRqA_g

publié le 15/05/2013

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