« La France veut être un partenaire de premier ordre »

« La France veut être un partenaire de premier ordre »

Publié dans « El Tiempo » le 23/02/2013
Par María Fernanda González

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Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères de ce pays, a commencé hier une visite officielle dans l’objectif de renforcer les relations. « El Tiempo » l’a rencontré à Paris.

« Lui c’est lui, moi c’est moi », c’est avec ces propos si actuels compte tenu du contexte colombien, que l’actuel ministre des Affaires étrangères de la France, Laurent Fabius, a pris ses distances de la sympathie qu’avait conservée le Président Mitterrand à l’égard de Cuba alors qu’il était Premier Ministre.

Connu pour ses formules ingénieuses s’agissant des situations les plus délicates de son pays, est arrivé hier en Colombie un homme qui, en plus d’être à la tête de la politique extérieure française, est un politique au parcours impressionnant.

Maire à 31 ans, à 32 ans député, à 35 ans ministre, à 37 ans Premier Ministre, et à 40, Président de l’Assemblée nationale.

Fils d’immigrés, d’un père juif et d’une mère américaine, il a étudié les lettres et en parallèle a été diplôme de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Dès 1974, il milite dans les rangs socialistes ; certains le considèrent comme le chef de file du courant le plus libéral au sein de ce parti.

Il s’agit de la première tournée latino-américaine de Laurent Fabius en tant que ministre des Affaires étrangères de la France, un périple qui a commencé au Pérou, puis l’a conduit au Panama et qui terminera, loirs de l’étape la plus intense, en Colombie (voir, « il a commencé par Carthagène »).

Avant de quitter Paris, le ministre des Affaires étrangères français a publié une tribune dans le Figaro, où il soulignait que son objectif est de « relancer les relations » avec notre région. Au-delà de l’accent sur les progrès sociaux, politiques et économiques de l’Amérique latine des dernières années, cet objectif a été qualifié de « principal » pour la politique étrangère française.

Sa visite intervient quelques jours avant l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE), le Pérou et la Colombie, le 1er mars prochain, ce qui va certainement stimuler les relations économiques. Mais la France souhaite aussi améliorer le dialogue sur les grandes questions multilatérales ; en particulier les menaces transversales, comme le changement climatique, et renforcer la coopération institutionnelle, scientifique et universitaire, en particulier s’agissant des secteurs stratégiques tels que les transports et les infrastructures.

1 - L’Europe a toujours été un modèle pour l’Amérique latine, du point de vue politique, social, du respect des droits de l’homme et de son intégration : que peut espérer aujourd’hui l’Amérique Latine d’une Europe en crise ?

Bien que l’Europe ait dû relever d’importants défis, elle a su réagir en adoptant des mesures qui ont permis de préserver l’intégrité de la zone euro. Il est vrai que la croissance est encore trop faible, mais en France nous pensons qu’il est nécessaire de trouver des moyens de concilier rigueur budgétaire et croissance. Dans tous les cas, il ne faut pas oublier que l’Europe reste le plus grand marché au monde et dispose d’un capital de connaissances, de recherche et innovation qui est absolument exceptionnel. Il ne fait aucun doute que l’Europe est un partenaire de première importance pour l’Amérique latine en termes d’investissement, de formation, de transfert de technologie et de développement des infrastructures. De plus, l’Europe est le premier investisseur de la région, avec 330.000M d’Euros en stock. En outre, ces investissements se distinguent par leur qualité à l’échelle sociale et environnementale. La coopération entre nos deux régions couvre un très large éventail de domaines, comme a pu l’illustrer le dernier sommet UE-Celac de Santiago du Chili.

2 - L’Amérique latine se caractérise par un virage notable à gauche. Compte tenu des différences entre chaque pays, quelle est votre opinion sur les gouvernements de gauche dans la région ?

Le plus important de mon point de vue, c’est que la démocratie se soit clairement enracinée dans la région et que la page de l’aventurisme politique et « déclarations » qui provoque de l’instabilité et de la violence, ait finalement été tournée. Aujourd’hui, l’accès au pouvoir se fait par les urnes, après une campagne électorale et un débat de société. Je considère aussi comme très important que l’Amérique latine ait tourné la page des politiques d’ajustements structurels négatifs et que vos gouvernements soient de plus en plus attentifs à ce que la croissance économique s’accompagne de progrès social. Les fruits de la croissance commencent à être mieux répartis entre toutes les composantes de la société, y compris les peuples indigènes. Je ne peux que me féliciter de cela.

3 - Le Venezuela d’Hugo Chavez est un des régimes les plus critiqués. Existe-t-il, malgré les différences, des similitudes entre le « socialisme du XXIe siècle » et le socialisme européen ?

Nous menons des combats communs, comme la lutte contre les dictatures militaires en Argentine et au Chili. Mais les sensibilités de gauche en Amérique latine, à l’image de ce continent si divers, sont très variées. Dans le cas du Venezuela, je confirme que le président Chavez jouit d’une légitimité démocratique incontestable et que l’accès de la population à la santé, à l’éducation et à un logement décent a progressé. Cela ne veut pas dire que nous sommes d’accord sur tout. Le Venezuela a des traditions politiques différentes de celles de l’Europe, liées à sa propre histoire.

4 - Vous avez été un grand critique du régime cubain quand il vous étiez Premier Ministre de François Mitterrand. Comment voyez-vous Cuba aujourd’hui ?

J’ai toujours été critique des régimes qui ne respectent pas les droits de l’homme, que nous soyons au pouvoir ou dans l’opposition. Mais je suis prêt à reconnaître les évolutions. Cuba progresse. La Havane a libéré les prisonniers politiques : certains vivent à l’étranger et d’autres ont décidé de poursuivre leur lutte in situ. Des réformes ont été lancées : les Cubains peuvent voyager à l’étranger et vice-versa et il existe déjà un secteur privé considérable. Nous devons prendre note de ces changements, promouvoir leur consolidation et leur expansion, mais en même temps, garder un œil attentif sur la situation des libertés publiques qui n’est toujours pas satisfaisante. C’est ce que nous faisons en maintenant un dialogue politique qui inclut la question des droits de l’homme, en faisant du commerce et en développant notre coopération avec les universitaires et les intellectuels.

5 - Le partenariat économique entre les entreprises françaises et les pays d’Amérique latine est très important. Pensez-vous que le partenariat politique soit au même niveau ?

Notre partenariat économique est dense, les échanges commerciaux et les investissements ont augmenté. Cependant, nous pouvons et devons faire encore plus. En particulier, en proposant à l’Amérique latine les connaissances et l’expérience des entreprises françaises qui correspondent aux besoins de son développement. Je pense en particulier aux transports, aux infrastructures, aux communications, à l’énergie. La même chose s’applique au partenariat politique. Nous nous consultons souvent à propos des grandes thématiques mondiales telles que le changement climatique ou la lutte contre le terrorisme. Les années pendant lesquelles la Colombie occupait un siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies ont démontré que nous travaillons ensemble avec facilité. Je veux que nous le fassions de manière plus large. C’est l’une des raisons de ma présence en Colombie aujourd’hui. Nous voulons développer nos partenariats dans tous les domaines, à la fois en Colombie et en Amérique Latine, la France veut être un partenaire de premier ordre.

6 - Vous visitez une région où l’inégalité est l’une des principales caractéristiques et où les niveaux d’imposition sont extrêmement faibles. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

En effet, l’Amérique latine est une région qui connait de fortes inégalités sociales et régionales. Mais il y a aussi une tendance nette à la réduction de la pauvreté et à l’augmentation des classes moyennes. En 2009, il a été considéré que 180 millions de Latino-Américains appartenaient à la classe moyenne, en 2020 ils seront 250 millions. C’est un changement de fond.

7- Le gouvernement colombien s’est montré ferme face au terrorisme. Que pensez-vous de la guérilla des FARC ?

Nous espérons que les négociations en cours, événement historique pour un pays qui souffre des conséquences politiques, humanitaires et sociales d’un conflit vieux de cinquante ans, s’achèvent avec succès.

8 - Quel pourrait être le soutien de la France dans un scénario de paix entre le gouvernement et les FARC ? Les précédents gouvernements français avaient parlé d’un soutien à la démobilisation des membres de la guérilla…

La France soutient déjà les autorités colombiennes dans leur recherche de la paix et de la réconciliation nationale. C’est le sens de notre soutien à la mise en œuvre de la loi sur la réparation des victimes et la restitution des terres, de même que notre soutien au Centre de la Mémoire Historique. Nous faisons confiance à la Colombie. La France est à la disposition du gouvernement pour le soutenir dans la recherche d’une paix juste et définitive en Colombie.

publié le 27/02/2013

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