"L’étincelle est venue d’un voyage en Espagne, au cours duquel j’ai rencontré une femme qui m’a raconté sa vie à Paris dans les années 60"

"L’étincelle est venue d’un voyage en Espagne, au cours duquel j’ai rencontré une femme qui m’a raconté sa vie à Paris dans les années 60 "

JPEG Ce mois-ce, Fresco s’entretient avec Philippe Le Guay, réalisateur du film " Les Femmes du 6° étage" qui sort en salle à l’occasion du XI° Festival de Cinéma Français en Colombie. Le réalisateur nous parle de son projet et évoque ce que représente pour lui le cinéma français.

Comment ce projet est-il né ?

Tout a commencé par un souvenir d’enfance.
Il se trouve que mes parents avaient engagé une bonne espagnole qui s’appelait Lourdés, et j’ai vécu les premières années de mon enfance en sa compagnie. Je passais finalement plus de temps avec
elle qu’avec ma propre mère, au point que lorsque j’ai commencé à parler, je mélangeais le français et l’espagnol. Quand je suis arrivé en maternelle, je parlais une sorte de sabir incompréhensible, je récitais des prières en espagnol. Même si je n’ai pas de souvenirs précis de ces jeunes années, ma mère m’en a parlé et il en est resté quelque chose en moi. Et puis l’étincelle est venue d’un voyage en Espagne,
au cours duquel j’ai rencontré une femme qui m’a raconté sa vie à Paris dans les années 60. L’idée d’un film sur cette communauté des bonnes espagnoles s’est imposée à moi. J’ai écrit une première version du scénario avec Jérôme Tonnerre : c’était l’histoire d’un adolescent, délaissé par ses parents, qui trouvait refuge et affection auprès des bonnes de l’immeuble. Mais nous ne sommes pas arrivés à monter le film. Puis j’ai changé le point de vue, et imaginé que ce serait
le père de famille qui découvrirait cet univers du sixième étage. Un autre film s’est mis en place, moins nostalgique, et Jérôme Tonnerre est reparti avec moi dans cette direction. Il avait du reste une gardienne espagnole qui est restée en France quarante ans et nous lui avons posé mille questions… Finalement, notre histoire se situe en 1962, à la fin de la guerre d’Algérie, dans la France de de Gaulle.
C’est une époque pas si lointaine et cependant, c’est un autre âge, un autre monde…

Comment avez-vous nourri votre scénario ?

Jérôme Tonnerre et moi avons rencontré des anciennes bonnes, installées dans le 16e arrondissement ou ailleurs, et aussi des « patronnes ».
Je me souviens de l’une d’elles qui était terrorisée par une duègne austère qui faisait la loi dans la maison ! Nous sommes également allés à l’Église espagnole de la rue de la Pompe – où nous avons d’ailleurs tourné quelques séquences. Il y a là un personnage essentiel, el Padre Chuecan, un prêtre qui est là depuis 1947 et incarne la mémoire de cette immigration. C’est un colosse à crâne chauve, âgé de 80 ans, il a accueilli des milliers d’Espagnoles
qui venaient chercher du travail par l’intermédiaire de son église. L’église était un point de ralliement culturel et social. C’était le premier endroit où ces femmes se rendaient en arrivant à Paris et c’est là que se déroulaient les entretiens d’embauche. De ces rencontres, nous avons tiré une matière humaine extraordinaire. Il n’y a pas une anecdote du film qui ne soit inspirée de faits réels, comme l’histoire de Josephina qui croyait être tombée enceinte parce qu’elle avait pris un bain dans la baignoire de son patron…

Qu’avez-vous appris sur ce projet ?

J’ai toujours aimé les acteurs, mais j’ai découvert le bonheur de mélanger des Français et des acteurs étrangers. Cela fait bouger les repères, les perspectives changent, c’est tellement rafraîchissant.
Et puis il y a un sentiment européen dans cette histoire qui me touche. Bien avant que l’Union européenne ne soit une réalité politique, l’Europe s’est construite dans les années 60. Les Espagnols étaient là, parmi nous, au coin des rues, dans les jardins publics… Cela fait partie de l’histoire commune à nos deux pays. De la même façon que le personnage de Jean-Louis découvre les autres dans le film, je crois que le cinéma a été inventé pour mettre en scène un apprentissage. On filme les êtres pour s’approprier quelque chose
d’eux, pour s’enrichir de quelque chose qui n’est pas soi…

Quelle serait votre définition du cinéma français ?

On a la chance d’avoir un cinéma très diversifié où coexistent des films d’auteurs, des films grand public, des films intimistes, des films de genre du plus classique au plus expérimentaliste. Malgré cette grande diversité, il y a 250 films qui se produisent chaque année et des salles pour les accueillir et surtout on a la chance d’avoir un public pour les regarder qui est la chose la plus importante. Je crois que le cinéma français pourrait se définir avant tout par son public attentif,
curieux qui est peut-être le meilleur public au monde.

publié le 02/10/2012

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