" Il n’y a rien de mieux que la rencontre entre la créativité de Macondo et la rigueur cartésienne "

" IL N’Y A RIEN DE MIEUX QUE LA RENCONTRE ENTRE LA CRÉATIVITÉ DE MACONDO ET LA RIGUEUR CARTÉSIENNE "

Le développement spectaculaire des relations gouvernementales et commerciales bilatérales entre la France et la Colombie est évident. Les efforts visant à stimuler cette dynamique ont été menés par les gouvernements des deux pays, l’Ambassade de France en Colombie étant l’un des acteurs majeurs, soutenu bien sûr par le cabinet du président Juan Manuel Santos.

Dans un entretien avec la revue La Nota Economica qui a consacré son numéro de novembre dernier à la France en Colombie, M. Pierre-Jean Vandoorne, ambassadeur de France en Colombie, commente les principales initiatives qui ont été mis en œuvre en vue d’une collaboration gouvernementale, entrepreneuriale, éducative et culturelle entre les deux pays.

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Comment considérez-vous la situation actuelle de la Colombie ?

Aujourd’hui, malgré sa croissance phénoménale et son fort développement, la Colombie n’a pas résolu tous ses problèmes : l’insécurité qui continue de sévir dans certaines régions du pays est toujours préoccupante, le mauvais état des infrastructures, en particulier des routes, bien que compensée par l’intensité du trafic aérien et le dynamisme de ses compagnies, est à améliorer, la fracture sociale reste également ouverte entre les secteurs économiquement et socialement dynamiques et le secteur informel qui n’est pas intégré dans l’économie monétaire mais où travaille une forte proportion de la population.
Cependant la Colombie bénéficie d’une croissance forte et enviable. En fait, c’est un pays paradoxal, partagé entre ses énergies créatrices et ses pulsions autodestructrices. Mais heureusement les énergies créatrices ont toujours surpassé les impulsions négatives et destructrices.
Dans ce contexte, ce qui m’attire l’attention, au-delà de l’attachement qui a toujours prévalu dans les relations entre la France et la Colombie, c’est d’abord l’extraordinaire dynamisme de notre coopération dans l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche, qui, plus largement, laisse apparaître une vraie proximité culturelle. Nous partageons des valeurs fondamentales issues d’un héritage culturel et idéologique commun tout en conservant une identité singulière pour chacun de nos deux pays. Par ailleurs, l’accroissement visible et impressionnant de notre présence économique est en train de faire de la France, le troisième investisseur étranger en Colombie.

Quelles furent les conséquences de la visite du président Juan Manuel Santos en France au début de l’année 2011 ?

La visite du Président Santos a été un moment important dans la relation entre les deux pays, au-delà de la signification symbolique que représente la visite du président d’un pays ami. Cette visite a eu en effet des résultats très concrets dans les domaines de la coopération culturelle et universitaire et dans le domaine de la coopération économique.
Dans le domaine de la coopération universitaire et scientifique ont été signés plusieurs accords. Aujourd’hui, les étudiants colombiens qui accomplissent leur cursus en France sont plus de 3000 et représentent le deuxième groupe d’étudiants latino-américains dans notre pays pour 2010-2011. Parmi les accords qui ont été signés, on peut mettre en évidence l’un d’entre eux, qui est essentiel à mes yeux : c’est le complément de l’accord existant entre les deux pays sur la reconnaissance mutuelle des diplômes ou des niveaux d’éducation acquise pour les étudiants de chacun des deux pays. Cet accord a été signé entre l’Agence pour l’Evaluation de l’Enseignement Supérieur et la Recherche Scientifique de France (AERES) et son homologue colombien.
Un autre résultat concret a été l’ouverture d’une délégation de Pro-export à Paris et je tiens à signaler l’ouverture prochaine d’une délégation d’Ubifrance à Bogotá, rattachée à notre ambassade et qui viendra compléter notre dispositif économique déjà existant.
De plus, il est intéressant de noter la visite d’une délégation du MEDEF International en mars et aussi la visite de plusieurs délégations et chefs d’entreprises françaises intéressées par le développement de leur présence en Colombie.
Les premiers accords avec l’Agence Française de Développement (AFD) en Colombie ont par ailleurs été signés. Je rappelle que l’AFD est la banque de développement de l’Etat français qui a été créé par le général de Gaulle dans le cadre des Français libres en 1941 et fête aujourd’hui ses 70 ans. Concrètement, l’AFD propose des prêts, comme par exemple ce fut le cas à Medellín pour l’élaboration d’un projet de transport public intégré. La présence de l’AFD en Colombie nous donne une expertise supplémentaire sur différents sujets, urbains ou environnementaux.

Quels sont les domaines importants dans lesquels la coopération bilatérale pourrait être développée en Colombie ?

Le secteur des infrastructures offre de grandes opportunités, en particulier dans le domaine des transports publics urbains. À titre d’exemple, avec le soutien financier de l’AFD, nous avons prévu à Medellín de développer de nouveaux modèles de transports urbains (tramway et câble). Bogotá est aussi concerné par le projet d’un métro, sans exclure les projets des autres grandes villes tels que Barranquilla.
Le deuxième secteur est celui des voies de communication et sa modernisation, comme par exemple la navigabilité du fleuve Magdalena. La lutte contre le changement climatique qui appelle à la bonne gestion des ressources abondantes en eau ainsi qu’une politique de reboisement est un autre domaine de grande importance. Il est à noter dans ce contexte, l’accord signé le 27 octobre pour la gestion intégrée du bassin de la rivière Magdalena entre Cormagdalena et le Fonds Français pour l’Environnement Mondial (FFEM), relevant du ministère des Affaires étrangères français et dont le secrétariat est assumé par l’AFD. Les conséquences des décisions qui se prendront dans ce domaine seront cruciales pour un développement efficient de l’agriculture colombienne qui a un énorme potentiel.

En général, comment voyez-vous l’évolution des entreprises françaises en Colombie ?

Il y a plusieurs cas de réussite des entreprises françaises en Colombie que l’on pourrait mettre en évidence, à commencer par le succès du groupe Casino et du groupe Carrefour qui ont fortement développé leur présence dans le secteur de la grande distribution. Dans le secteur des biens de consommation durables, il y a la présence du groupe SEB qui, avec l’acquisition d’Imus, fait de la Colombie et ses trois usines de production, une plate-forme pour le marché andin. Le lancement de nouveaux modèles par Renault et ses progrès à l’exportation qui compensent la fermeture du marché vénézuélien méritent aussi d’être soulignés. Le groupe BNP Paribas renforce sa présence dans le secteur bancaire et le retour de Total qui crée une nouvelle branche dans le domaine de la distribution sont par ailleurs à signaler.
Le secteur qui concerne l’activité pétrolière connaîtra une intéressante expansion, je n’en doute pas. Nous avons d’ailleurs reçu la visite du président de l’Institut Français du Pétrole (IFP), qui était accompagné par les chefs de ses différentes filiales. Cette visite a ouvert plusieurs perspective en terme de coopération entre Ecopetrol, l’Institut Colombien du Pétrole et les filiales du groupe de l’IFP Energie Nouvelle, déjà présentes en Colombie, mais appelées à développer leurs activités ici, ce qui est très prometteur.

Quelle est la stratégie qui différencie les entreprises française face aux autres entreprises européennes ?

Je pense que nos sociétés ont une certaine capacité, en particulier celles liées à la haute technologie, à comprendre les problèmes de leurs partenaires. Leurs relations avec leurs partenaires locaux sont basées sur un principe de confiance. J’ai l’impression que leur approche du marché se fait de manière lucide et honnête puisqu’ils préfèrent fournir la meilleure technologie pour un pays émergent, comme la Colombie, et promouvoir l’innovation, plutôt que de pratiquer une forme de dumping, comme cela arrive parfois.
Ce qui m’attire l’attention, c’est que beaucoup de ces entreprises ont un sens élevé de responsabilité sociale. On pourrait parler par exemple de Renault, Schneider Electric, Casino, Carrefour ou de la joint-venture entre Danone et Alquería. Carrefour soutient sur les cultures alternatives, la Fondation Exito appuie les programmes liés à la petite enfance, la Fondation Alquería aide les étudiants des couches sociales les plus basses à étudier dans des lycées français ou à l’université, Sodexo emploie des personnes démobilisées, Renault et Schneider Electric ont des programmes actifs de coopération avec le SENA, Saint-Gobain contribue à la reconstruction d’un institut éducatif sur la côte atlantique.

Quels sont les accords commerciaux aujourd’hui en vigueur entre les deux pays et l’Union européenne ?

Les questions commerciales relèvent aujourd’hui de la compétence de l’Union européenne et les relations commerciales entre les deux pays font donc partie des accords déjà en vigueur entre la Colombie et l’UE. Ce sont les accords passés avec la Communauté Andine des Nations, mais nous attendons d’ici quelques mois, l’entrée en vigueur d’un nouvel accord préférentiel signé avec l’UE et déjà approuvé par la Commission européenne. Ce qui évidemment ne fera qu’accroitre les échanges entre les deux pays.
Les conséquences et les effets de cet accord préférentiel sont similaires aux effets du Traité de Libre Commerce (TLC), à l’exception près qu’il protège peut-être un peu plus les intérêts de certains secteurs en Colombie. Nous savons que si l’économie colombienne dans son ensemble a beaucoup à gagner avec ce type de traité, le pays a également besoin de renforcer secteurs fragiles, en particulier dans le domaine agricole.

Quelle serait, selon vous, l’importance de la langue française en Colombie et dans la région ?

La connaissance du français ne donne pas seulement accès à un patrimoine culturel et littéraire. L’Organisation Mondiale de la Francophonie rassemble 50 pays, c’est-à-dire que la langue française est parlée non seulement en France mais aussi en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Afrique, sans oublier les Caraïbes.
Il convient également de remarquer que dans un monde toujours plus globalisé, parler une langue étrangère est une bonne chose. Savoir plusieurs langues, et pourquoi pas le français, est un atout évident. Plus qu’utile, c’est nécessaire.
La présence de trois lycées français dans le pays, le succès de l’Alliance française et le fait que fut signé un accord de coopération, lors de la visite du Président Santos, pour la réintroduction de l’enseignement du français dans l’éducation publique colombienne nous remplit bien sûr satisfaction.

A votre avis, comment les Colombiens perçoivent la culture française ?

Je pense qu’ils la voient comme un véritable art de vivre et de penser. C’est une certaine rigueur dans la pensée, le fameux esprit cartésien que l’un de nos amis oppose à l’esprit de Macondo ( cf. Gabriel García Márquez et son village de Macondo dans Cent ans de solitude). La rencontre et la synthèse de la créativité de Macondo et la rigueur cartésienne est peut-être la meilleure chose que nous pouvons offrir aux étudiants de nos deux pays qui ont la possibilité et la chance de voyager et d’étudier dans l’autre pays. Il s’agit d’associer la créativité colombienne au Discours de la méthode de Descartes.

publié le 22/12/2011

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