Le festival de cinéma français qui s’est tenu du 10 septembre au 30 octobre dans de nombreuses villes colombiennes a rendu notamment hommage à l’actrice française Isabelle Huppert. L’égérie de Claude Chabrol, Michael Haneke ou encore Jean-Luc Godard, récemment de passage à Lima pour le festival du film français qui s’y tenait, a accepté de répondre à nos questions.

Quelles sont vos relations avec l’Amérique latine ?
Le Pérou est le deuxième pays d’Amérique latine que je visite. Je suis allée au Brésil plusieurs fois, notamment pour des festivals, pour jouer au théâtre et j’y retourne au mois de septembre pour jouer à Sao Paulo et Porto Alegre une pièce mise en scène par Bob Wilson de Heiner Muller.
Quand j’étais allée au Brésil il y a trois ans, j’avais joué « Psychose », une pièce de Sarah Kane mise en scène par Claude Régy. Je suis également allée au Mexique pour les vacances. Mais je ne connais pas très bien l’Amérique latine.
Quelles sensations avez-vous ressenti lors de ce voyage : civilisation, culture, société ?
Des sensations extraordinaires, justement d’ancienneté, de culture, de profondeur… c’est un autre monde, loin du notre, du mien en tout cas, loin géographiquement mais extraordinairement riche. On n’a qu’une envie c’est d’y revenir, d’y rester et de découvrir encore plus de choses.
… de nouveaux pays dont la Colombie ?
… dont la Colombie absolument…
En Colombie, le 8ème festival de cinéma français sera l’occasion d’un hommage au festival de Cannes, c’est donc un honneur extraordinaire d’avoir, avec nous, la présidente du jury de la dernière édition. Pouvez-vous nous raconter comment cela s’est passé ? Avez-vous une autre image de Cannes, après avoir été présidente du jury ?
Non, ce n’est pas une image tellement différente. Je suis allée de nombreuses fois à Cannes, 16 ou 17 fois, peut être même plus d’ailleurs, toutes catégories confondues, que ce soit en compétition, hors compétition ou pour le plaisir. J’ai apprécié tous ces cas de figures. Mais c’est vrai que quand je viens ici, cela me confirme justement ce qu’est Cannes : un extraordinaire tour d’horizon, un tour du monde et de tous les continents. C’est ce sentiment que l’on a quand on est au festival. Mais c’est vrai qu’à Cannes on est chez soi, on voit les cinéastes, et les films depuis la France.
Quand on découvre un continent comme l’Amérique latine, on mesure tout le prix d’un festival comme celui là, ce que cela représente pour les cinéastes d’ici, de faire des films et de les emmener à Cannes. Pas seulement en Amérique latine d’ailleurs. Dans n’importe quelle partie du monde, on mesure l’étendue et surtout la valeur d’un évènement comme celui là. C’est formidable de rassembler des gens qui viennent de si loin, de cultures si différentes, et qui viennent présenter leurs films. D’autant plus lorsqu’on sait ce que cela représente de faire un film : un petit bout de vie, un petit bout d’aventure, de difficultés, d’obstacles à franchir, dans tous les pays et dans toutes les économies finalement.
Vous y avez vu 20 films, est ce que c’était un panorama différent du cinéma mondial ou est ce que c’était simplement la suite logique de votre cinéphilie ?
C’était une partie de ma cinéphilie. Evidemment, chaque sélection est différente par définition. Certaines années, il y a des cinématographies qui sont beaucoup plus présentes. Ce n’est pas qu’elles sont plus mises en valeur, c’est juste qu’elles sont plus présentes tout simplement. D’autres années, ce sont certains pays qui sont plus représentés. Cette année par exemple, c’était le cinéma asiatique. Il a d’ailleurs été largement présent au palmarès. Mais c’est cela Cannes : tout d’un coup, l’accent est mis sur un petit film roumain, avec un cinéaste roumain dont on avait jamais entendu parler, ou sur un acteur autrichien inconnu, comme ce fut le cas cette année. Tout d’un coup cela révèle des trésors cachés.
Le festival du film français en Colombie montrera 8 films dans lesquels vous jouez, pouvez-vous nous parler du plus récent, « Home » ?
« Home » est un film qui a une carrière et un destin extraordinaire. Il sort partout, je ne dirais pas dans le monde entier, mais dans beaucoup de pays. Je crois qu’il a déjà récolté plus de 20 prix dans beaucoup de festivals y compris à celui de Mar del Plata (Argentine).
C’est un petit film ; cela ne veut pas dire grand-chose d’ailleurs quant on parle « de petit film », car c’est finalement un film assez ample quand on le voit. Ce n’est justement pas un petit film au sens intime, un film sur peu de personnages. C’est un film qui déploie une vision plus large, plus universelle que cela, et d’ailleurs c’est peut être la raison pour laquelle il marche partout. J’étais récemment à Londres où il est sorti, il a très bien marché en Allemagne, il est sorti en Italie, dans énormément de pays, et je crois qu’il va même sortir aux Etat Unis. C’est une bonne surprise.

« Home » a été fait par une jeune cinéaste franco-suisse qui vit en Belgique et qui s’appelle Ursula Meier et il porte toutes ces influences. C’est une fable sur les temps modernes qui rappelle parfois certains thèmes de Jacques Tati. Cela rappelle beaucoup de choses en fait. Sans être directement référentielle car cela serait maladroit et inutile, Ursula Meier convoque beaucoup et fait ressurgir et venir à l’esprit des choses que l’on a vu. C’est à la fois un film réaliste et surréaliste. Je ne vais pas rentrer dans l’histoire, je laisse le public colombien la découvrir. Même si cela ne veut pas dire grand-chose, c’est un film vraiment important. Le destin d’ « Home » me laisse à penser qu’il parle à la fois d’une manière très simple et très vivante, parfois très joyeuse et parfois très dramatique…
…et parfois très sombre…
… Sous le mode de la fable, le film est plutôt une métaphore du monde moderne, parfois très sombre absolument. Il parle donc à tout le monde de ce qu’est la famille, la vie dans la marginalité ou au contraire dans l’action. Le film brasse tous ces thèmes.
Nous allons rester dans cette logique là, mais en plus court, en vous demandant deux phrases sur chacun des films qui sont programmés en Colombie.
« La dentellière » :
Un peu comme pour « Home », c’est un film dont on me parle souvent. Quand je voyage, j’anticipe : « La dentellière » et « La pianiste » sont les deux films dont on me parle tout de suite. C’est un film que beaucoup de gens ont vu partout dans le monde entier.

« Coup de foudre » :
« Coup de foudre » avait très bien marché aux Etats Unis à son époque, je crois qu’il avait été nominé pour l’oscar du meilleur film étranger. C’est un film magnifique de Diane Kurys sur l’histoire de deux femmes après la guerre. Un très très beau film.
Quand on est actrice joue-t-on différemment lorsqu’on est dirigé par une réalisatrice ou un réalisateur ? Les relations sont-elles différentes ?
Je ne crois pas. Je pense qu’il y a quelque chose qui se fabrique de manière souterraine, différente, mais je serai bien incapable de la nommer, de la théoriser et de l’expliquer.
« La cérémonie » :
« La cérémonie » est peut-être, parmi les films que j’ai fait avec Chabrol, celui que les gens aiment le plus. C’est un film dont on me parle très souvent, de par son sujet, sa violence, son propos politique d’une certaine manière ; c’est-à-dire de la manière la plus intelligente qui soit. Ce n’est pas un film politique au sens restreint du mot, mais il parle de la lutte des classes sur un mode qui est propre à Claude Chabrol.
« Madame Bovary » :
« Madame Bovary »…
Je me suis rendue au Cameroun, il y a deux ans, pour tourner le film de Claire Denis qui va être présenté au festival de Venise dans deux ou trois semaines . Je me souviens, c’était dans un endroit particulièrement reculé du Cameroun, près de la ville de Bafoussam, la 3ème ville du pays. Nous tournions dans un monastère, et le premier film dont m’a parlé le père qui le dirigeait, c’était « Madame Bovary ». C’est à dire qu’il l’avait vu, dans son monastère au centre du Cameroun. Cela m’avait beaucoup surprise et beaucoup touchée en même temps. C’est dire si ce film a voyagé….

C’est dire aussi l’aura que ce personnage dégage…
Bien sur ! Bien sur !
A quand le prochain film avec Chabrol ?
Et bien j’espère le plus vite possible, je vais peut être l’appeler d’ailleurs en rentrant. Je n’ai pas de nouvelle de lui !
Ce n’est pas normal !
Non je crois qu’il écrit.
Combien de films avez-vous tourné avec lui ?
Six ou sept films je crois. Sept !
C’est vraiment une relation…
…Oui c est une relation quasiment familiale.
« La séparation » :
« La séparation » est un film que j’aime beaucoup et que j’ai beaucoup aimé tourner. C’est un film de Christian Vincent avec Daniel Auteuil, produit par Claude Berri et qui est inspiré d’un roman de Dan Franck. Il retrace l’histoire d’un couple qui se sépare de manière forcement douloureuse, déchirante et cruelle, mais il est filmé avec un sens du détail tout à fait particulier. C’était un très grand plaisir pour moi de faire ce film.
« Saint Cyr » :

« Saint Cyr » est également un film que j’aime beaucoup. Sa réalisatrice, Patricia Mazuy, est une cinéaste qui a un talent extraordinaire. Comme beaucoup de gens le pensent en France, elle est certainement l’une des plus douées de sa génération. Le film avait été présenté à « Un certain regard » à Cannes. C’est l’histoire de l’éducation par Madame de Maintenon de jeunes filles de son époque. Elle avait dans un premier temps un projet et un propos tout a fait louable, féministe, qui était d’éduquer ces jeunes filles de la noblesse. Ce projet a ensuite viré d’une manière quelque peu désagréable puisqu’elle les a entraîné vers l’austérité de la pratique de la religion.
Et le dernier « La pianiste » :
« La pianiste » a fait date, pour moi en tout cas. Cela a marqué le début de ma rencontre avec Michael Haneke et des rencontres avec des cinéastes de cette envergure et de cette qualité c’est tout à fait rare dans une vie d’actrice. On sent que c’est un film qui a beaucoup frappé les imaginations. Parfois les gens s’en défendent, parfois même ils le rejettent, mais en même temps, il ne laisse personne indifférent.
Plus je rencontre de personnes qui ont vu le film et plus cela me confirme que les gens aiment le film d’une certaine manière contre leur gré. C’est un film qui travaille d’une manière un peu dialectique, c’est-à-dire qu’on ne l’aime pas, mais en même temps on est touché. Enfin… certains ne l’aiment pas, certains l’adorent. Mais ceux qui ne l’aiment pas sont quand même touchés par le film et il y a quelque chose qui les atteint sans que forcement ils arrivent, là aussi, à l’expliquer.

Et un rôle comme celui-ci, avec de telles scènes, cela reste-t-il dans votre vie personnelle, dans votre vie d’artiste ou arrivez vous à le limiter au temps d’un personnage ?
Non, cela reste mais d’une manière positive. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, travailler avec Michael Haneke est d’une très grande simplicité. C’est plus dur pour le spectateur à voir, que pour l’acteur à faire. Evidemment, il y a des scènes plus intenses que d’autres, je ne vais pas vous dire le contraire, mais elles font partie de toute vie d’actrice. Si on n’avait pas ces scènes là à jouer, on se demanderait pourquoi faire des films ; on a du plaisir à jouer ces scènes. Certaines scènes que l’on pourrait imaginer difficiles pour d’autres raisons, qu’elles soient scabreuses ou physiquement difficiles, ne le sont jamais avec Michael Haneke. Parceque c’est technique, c’est un travail, voilà, c’est quelqu’un qui résout toutes les difficultés. C’est peut-être cela dans le fond aussi la marque d’un grand metteur en scène, c’est quand tout d’un coup le cinéma apporte une réponse à certaines questions que se pose le spectateur mais aussi les acteurs. La grande mise en scène est une forme de réponse et de solution aux difficultés que peut se poser l’acteur.
Avez-vous un dernier petit mot pour nos amis colombiens ?
Et bien j’espère venir le plus vite possible en Colombie, découvrir ce pays…
… magnifique… ?
…Oui il parait, on m’en a beaucoup parlé récemment !
Propos recueillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr) et Jean Christophe Berjon
Retrouvez notre article sur le VIIIème festival du cinéma français à l’adresse suivante : http://www.ambafrance-co.org/spip.php?article2156
