
Invité à Carthagène et à Medellin en septembre 2009 par l’ "Universidad Tecnológica de Bolívar", la "Corporación Complexus" et l’Ambassade de France, le sociologue et philosophe français Edgar Morin a accepté de revenir sur les liens qui l’unissent à la Colombie et sur quelques uns des thèmes qu’il a abordé lors des nombreuses conférences organisées à l’occasion de sa visite.
Bonjour Monsieur Morin, bienvenue en Colombie, pour nous c’est un plaisir que vous soyez ici. On sent qu’il y a une relation particulière entre vous et la Colombie.
Vous savez, j’ai trouvé ici un accueil très grand pour mes idées dans les années 90. Ma première invitation fût à Medellin, en 96. J’ignorais tout de la Colombie et je suis arrivé dans une ville avec une activité universitaire extraordinaire où, par des moyens extrêmement bricolés, internet, photocopies et autres, mon œuvre était non seulement connue mais également nourricière. Peu de temps après nous avons fait un congrès sur la complexité à Bogota où il me semble que se sont réunies près de 800 personnes de toute la Colombie. Du côté de mes idées, je trouve donc ici une résonance extraordinaire. C’est une population très chaleureuse, le monde universitaire que je connais n’est pas du tout académique, formel ou s’enfermant dans des tours d’ivoires. Au contraire, il vit pleinement la culture de son pays, ses traditions, sa musique, ses guitares et ses danses. C’est un pays où je me sens très bien. C’est d’ailleurs cette vitalité qui fait que ce pays peut supporter cette guerre terrible. En dépit de tous ces conflits, ces contraintes, cette présence militaire, paramilitaire et des Farc, le pays semble échapper à l’étouffement. C’est peut-être cette vitalité qui donne à voir autre chose comme à travers l’éducation.
Justement, pour aborder le thème de l’éducation, au travers de votre œuvre, vous revendiquez souvent la nécessité de réarticuler les connaissances, de reformer la pensée. L’objectif derrière cette réforme de la pensée n’est-il pas finalement éthique, pour reformer toutes les actions humaines ?
Ecoutez, le but est à la fois éthique et politique. Il est évident que la réforme de la pensée doit aider chacun à affronter les grands problèmes de sa vie comme individu mais aussi comme citoyen et sans doute pas seulement citoyen de son pays mais aussi citoyen de la terre. C’est donc une aide que l’on peut apporter où s’ouvre l’éducation, je veux leur apprendre à vivre. Vous savez, la complexité c’est une vision qui aide à la compréhension humaine afin de voir que l’on ne peut pas enfermer l’autre dans ses aspects les plus négatifs, les plus ridicules, les plus absurdes, les plus mauvais mais qu’il a aussi d’autres richesses, du potentiel. Je suis persuadé qu’un progrès, même petit, est nécessaire dans la compréhension humaine pour espérer un progrès dans les relations et dans les sociétés. Je pense que c’est un fondement où l’éthique et le politique sont indissociables.
D’après vous, l’expression kantienne de « citoyen du monde » a-t-elle encore un avenir ?
Elle a plus d’avenir que jamais. Personnellement, j’ai voulu donner un sens concret à ce mot en parlant de « terre patrie ». Parceque dans le mot de terre patrie, réside une substance paternelle et maternelle. Du reste, c’est pour cela que la Marseillaise dit : "Allons enfants de la patrie". Aujourd’hui, nous sentir enfants de la terre patrie c’est, il me semble, essayer d’arriver à cette solidarité humaine indispensable désormais pour l’avenir de l’humanité.
Propos receuillis par Adelino Braz, attaché de coopération universitaire et éducative de l’Ambassade de France en Colombie

