Débat d’idées : "Changement climatique et agriculture familiale en Colombie" (28 octobre, Bogota)

Dans le cadre de la venue de l’économiste français Alain Karsenty, chercheur au CIRAD de Montpellier, la faculté des Sciences Economiques de l’Université Nationale de Colombie a accueilli, le 28 octobre dernier, un débat d’idées autour « des instruments économiques et des politiques publiques pour l’atténuation du changement climatique et le soutien à l’agriculture familiale »

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Ce débat a réuni des intervenants de très haut niveau : Manuel Rodriguez Becerra, ancien ministre de l’environnement colombien, professeur à l’Université de Los Andes et défenseur de l’environnement, César Rey, sous-directeur de ONF Andina et responsable de la direction aménagement du territoire et aires protégées, Maurice Bernard, directeur de l’AFD et María Carolina Torres de la direction environnement et changement climatique de la CAF, la banque andine pour le développement.

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José Guillermo Garcia Isaza, Doyen de la faculté des Sciences Economiques de l’Université Nationale et Régis Guillaume, attaché de coopération scientifique et universitaire pour l’Ambassade de France en Colombie, ont ouvert ce débat en rappelant l’importance de la construction d’une politique publique en faveur de l’agriculture familiale dans le cadre du processus de paix.

Comme l’a rappelé Manuel Rodriguez Becerra, l’agriculture familiale est une thématique particulièrement sensible en Colombie. L’histoire coloniale et les réformes agraires avortées sont à l’origine de la concentration des terres. Plus récemment, le conflit armé interne a accentué ce phénomène par le déplacement forcé des populations rurales. Aujourd’hui, le programme de restitutions des terres mis en place par le gouvernement colombien en 2011 qui devait atteindre 2 millions d’hectares restitués en 2014 et l’aboutissement du processus de paix pourraient avoir un impact non négligeable sur l’usage des sols colombiens.

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Pour le professeur Manuel Rodriguez Becerra le développement de projets agroforestiers et sylvo-pastoraux représente une solution pour limiter ces pressions environnementales, notamment liées au développement de l’élevage traditionnel et des activités de prospection et d’exploitation de mines, et l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, l’agriculture familiale concerne plus de 4 millions de personnes en Colombie.

En complément, le docteur Alain Karsenty, économiste au CIRAD, a présenté les questions qui restent en suspens autour du mécanisme REDD+ : un système de compensations financières pour les pays en développement disposant d’un dispositif efficace de conservation de leurs forêts. REDD+ étant en cours de formalisation, sa mise en place se traduit actuellement par le lancement de projets pilotes et par des dialogues multilatéraux. Le financement proviendra soit d’un marché carbone (vente des crédits correspondant aux émissions « évitées ») soit de fonds spécialisés.

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Comment inciter les populations à réduire la déforestation ? Une possibilité consiste à financer directement des projets y contribuant. Mais comment répartir équitablement le produit de ces opérations entre l’opérateur de projet, le gouvernement et les populations locales usagères des forêts ?

Par ailleurs, malgré les avancées de la recherche, ce mécanisme fait face à des contraintes techniques : comment prédire le niveau de déforestation à venir, de manière incontestable ? Comment mesurer de manière précise les réductions d’émissions ? Comment régler le problème de la non-permanence des crédits carbone forestier et des fuites ?

Aujourd’hui, plusieurs pays sont opposés à l’intégration de REDD+ dans le marché carbone. L’Union européenne qui tente de maintenir un prix minimal du CO2 ne prendra pas le risque d’injecter des crédits forestiers avant 2020. Le Brésil, lui, milite pour la création d’un fonds mondial pour la forêt. D’après le Dr. Karsenty la mise en correspondance des agendas agriculture et forêt apporterait des synergies intéressantes pour le financement de mesures agroenvironnementales permettant de lutter efficacement contre le changement climatique. Le changement des modes de consommation à l’échelle mondiale (produit 0 déforestation) serait également une solution efficace.

Dans ce cadre, César Rey (ONF Andina) a présenté le projet REDD mené dans le Huila (sud-est de la Colombie) et financé par l’AFD, le FFEM, Cormagdalena et le ministère de l’environnement colombien. Le bassin fluvial du Magdalena est le plus important de la Colombie. Les activités humaines dans ce bassin sont à l’origine de dégradations majeures (déforestation, pollutions des eaux, surexploitation des ressources halieutiques, phénomènes érosifs) qui entraînent une chute importante du transport fluvial et la baisse drastique du rendement de la pêche, dont dépendent des dizaines de milliers de familles.

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Dans le cadre d’une démarche globale de gestion du bassin fluvial du Magdalena, le FFEM contribue par une subvention d’1,4 million d’euros, à la valorisation du potentiel du bassin versant du Rio Magdalena. Ce programme participatif (2000 familles) doit permettre de combattre la pauvreté dans les zones rurales, en apportant une assistance technique qui permettra aux agriculteurs d’intensifier leur production, tout en protégeant l’environnement.

Afin d’enrichir le débat, Maurice Bernard, directeur de l’Agence Française de Développement en Colombie, et María Carolina Torres de la direction environnement et changement climatique de la CAF, banque latino-américaine pour le développement ont pu exposer le positionnement d’agences de développement dans le financement de projets environnementaux et de lutte contre le changement climatique. Mr. Bernard a présenté la stratégie d’intervention de l’AFD en Colombie qui vise à accompagner des politiques d’investissement plus sobres en carbone et plus équitables. L’AFD intervient grâce à des prêts, destinés au financement des besoins de l’État ou des collectivités locales, des entreprises publiques et autres institutions en charge du développement et des services collectifs urbains, sans garantie de l’État. En plus du projet REDD Huila, un financement budgétaire à l’Etat Colombien d’un montant de 100 millions de dollars destiné à appuyer la politique nationale de gestion intégrée des ressources hydriques a été octroyé en décembre 2011. Ce programme est cofinancé par la CAF, la banque de développement d’Amérique latine.

En clôture de ces présentations, la Dr. Carmenza Castiblanco, directrice de l’Institut des Etudes Environnementales - IDEA de l’Université Nationale-a animé le débat avec le public. L’auditoire composé principalement de professeurs et d’étudiants de la faculté d’économie de la Nationale a démontré un vif intérêt pour les challenges suscités par le dépassement du nœud gordien : paix, défense de l’agriculture familiale et lutte contre le changement climatique.

publié le 01/12/2014

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