- Clara Rojas à l’occasion de la sortie de son dernier livre "A l’épreuve du feu"

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Suite au succès obtenu par son premier livre "Captive" qui décrivait l’enfer de l’enlèvement, l’ancienne otage des FARC, Clara Rojas, nous présente son nouvel ouvrage "A l’épreuve du feu" dans lequel elle décrit l’étape qui a suivit sa libération.

Ce processus qu’elle nomme "résilience personnelle" lui a permis de réaliser que même si elle avait été victime, elle ne l’était plus aujourd’hui.

Depuis la nouvelle vie de son fils, Emmanuel, jusqu’à ses futurs projets, Clara nous décrit comment, après sa libération physique, elle a réussi à retrouver sa liberté émotionnelle.

Qu’avez-vous fait durant ces 3 années ? A quoi ressemble votre vie quotidienne ?

Retrouver la liberté fût un véritable défi car j’ai dû affronter beaucoup de choses et j’ai tenté de les affronter avec tout l’optimisme possible. Le résultat de ce processus est expliqué dans mon deuxième livre «  A l’épreuve du feu : résilience personnelle » dans lequel je raconte mon expérience de vie pendant ces 3 années qui ont suivi ma libération.

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Pourquoi avoir souhaité décrire ce retour à une vie « normale » ?

Les gens me demandaient comment j’avais fait pour récupérer aussi vite et j’ai commencé à réfléchir à cette question. Comme mes éditeurs étaient d’accord, je me suis assise à mon bureau et cela a donné ce livre.

Quels sont les défis auxquels vous avez été confrontée ?

J’ai fait face à de nombreux défis, depuis les choses les plus simples comme l’organisation de la vie quotidienne, les questions de santé, ou plus compliquées comme l’organisation de mon retour sur la scène politique ou l’écriture.

Mon premier livre, « Captive » avait bien marché et a reçu un très bon accueil. Il a été traduit dans plusieurs langues, a été très lu en France, a gagné le prix de « meilleure biographie » pour un livre latino aux Etats-Unis. Cela fût très stimulant pour moi car je l’ai vécu comme une véritable reconnaissance. C’était la première fois que j’écrivais et cela m’a donné envie de continuer.

Qu’avez-vous trouvé de plus dur à surmonter après votre libération ?

Après avoir été libérée de mes chaines, de l’isolement, de la solitude, de tout le drame de l’enlèvement, j’avais encore des chaines dans le cœur et dans la tête. Le défi le plus grand fût donc sur le plan émotionnel. Pour se libérer de ces chaines là, un énorme travail sur soi-même est nécessaire afin d’arriver à se dire « c’est du passé et je vis maintenant une autre réalité qui est celle du présent, je dois me projeter dans le futur »

C’est en cela que consiste la résilience personnelle et c’est cela qui m’a permis de comprendre : « j’ai été victime mais je ne le suis plus, je suis désormais une femme qui peut travailler et vivre normalement ». Je crois que c’est là ma plus grande réussite.

On a coutume de dire que la mémoire efface peu à peu les mauvais souvenirs. Comment les vôtres ont-ils évolués, que vous reste-t-il après ces trois années ?

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Captive” racontait l’expérience de mon enlèvement. Il m’a beaucoup aidé car j’ai pu me confronter à la réalité que j’avais vécue, une réalité dramatique. C’est grâce à cette démarche que j’ai pu prendre conscience du fait que j’avais été l’objet d’un enlèvement, que j’avais eu un enfant alors que j’étais otage et de tout le drame que cela représente de vivre dans ces conditions pendant une période prolongée et de manière forcée.

Mon premier livre m’a permis d’affronter cette situation, mais j’étais également consciente que je ne pouvais pas continuer à me nourrir de ces souvenirs.

Cela ne veut pas dire que j’ai oublié, mais cela n’est pas présent tous les jours dans mes pensées. Ma nouvelle réalité, qui est en fait une nouvelle liberté, m’absorbe et c’est une bonne chose car cela permet d’arrêter de vivre dans l’amertume et la rancœur.

Me débarrasser de cette lourde charge et entamer ce processus de résilience m’a permis d’affronter les situations difficiles et d’en sortir. Certes il y a des choses que je n’ai pas oubliées et certaines sont très douloureuses mais j’ai fait beaucoup d’efforts pour les dépasser et réaliser que cela ne me menait à rien. Je le répète, je suis consciente d’avoir été victime mais, grâce à Dieu, je ne le suis plus.

Comme vous l’avez évoqué, il existe deux types de libérations, la physique et la mentale. Aujourd’hui vous sentez-vous complètement libre ?

Bien sûr car finalement les souvenirs, les rancœurs et les envies peuvent étouffer et aveugler une personne. Alors elle ne peut plus sentir et vivre. Je devais lutter aussi contre cela, je me devais d’atteindre cette deuxième liberté notamment pour mon fils qui a été un moteur énorme.

J’ai eu la chance de vivre une enfance tranquille et je me suis dit « je me dois de transmettre à mon fils autre chose que de l’amertume et de la douleur » je suis consciente qu’une femme heureuse, une maman heureuse, cela fait une famille heureuse. Je devais me fixer un objectif et ce fût celui de retrouver le bonheur, la tranquillité personnelle.

Comment va Emmanuel ?

Il va très bien, il vient d’avoir 7 ans, il est très grand. Il s’est très bien réadapté à son nouvel environnement, il va à l’école, il vit une vie normale comme n’importe quel enfant de son âge. Dans notre cas, c’est une réussite énorme car il a pu réintégrer sa propre vie.

Ce processus de résilience nous l’avons fait à deux. Il a pu absorber cet environnement que j’ai essayé de construire pour lui et il l’a reçu de manière très positive. Son retour au sein de la famille a été très positif, il a très bien accepté tous les traitements médicaux qu’il a dû subir, lorsqu’il a fallu l’opérer, les thérapies physiques et même le fait d’entrer dans une grande école.

Cela représentait beaucoup de changements pour un enfant en si peu de temps et il a pu les absorber. Les enfants sont comme des éponges, ils absorbent tout mais heureusement ils sont aussi capables de digérer certaines épreuves.

Désormais comprend-il tout ce qu’il a vécu ?

Non il n’a que 7 ans… mais au moins il sait ce qu’est l’enlèvement, il comprend que nous avons été otages, que nous avons vécu dans la jungle, qu’il y est né et il me dit : « Maman, je suis un enfant connu car je suis né dans la jungle », ce qui signifie qu’il est conscient d’une réalité et je crois que c’est très important.

A mesure que le temps passe, il aura sûrement plus de questions mais c’est aussi pour cela que j’ai écris ces livres, afin qu’il comprenne de première main ce qu’a vécu sa maman. Je l’ai fait pour que cela lui serve d’exemple plus tard. Il est possible qu’il soit confronté à une série d’obstacles et qu’il se dise « Ma maman, dans une situation critique, comment les a-t-elle affrontés et comment les a-t-elle dépassés ». C’est encore frais pour moi car je viens de le vivre et parfois, il est difficile de parler de ce genre de choses avec ses parents. Je l’ai donc en partie écrit pour lui et pour les futures générations.

La création fait partie des activités qui participent à ce travail de résilience. Ce livre a-t-il aussi été écrit dans ce sens ?

Oui sans aucun doute. J’ai découvert une merveilleuse forme d’expression que je n’avais pas encore développée et j’ai rencontré beaucoup de réceptivité de la part des personnes qui me lisent et m’envoient leurs commentaires. Tout cela est très stimulant pour moi.

Votre premier livre décrivait votre expérience de l’enlèvement, le second de comment dépasser ce traumatisme. Ne croyez-vous pas qu’afin de boucler ce processus de résilience, votre prochain ouvrage devra traiter d’un thème complètement différent ?

Bien sûr, d’autres thèmes me viennent déjà à l’esprit et je crois que je vais bientôt dépasser cette étape. La première était l’étape de l’enlèvement et la seconde de comment aller au delà de cette épreuve. Cela a servi d’exemple à beaucoup de gens car malheureusement, en Colombie il y a souvent des mauvaises nouvelles et c’est une bonne chose que mes compatriotes comprennent qu’il existe d’autres façons de s’en sortir.

C’est la raison pour laquelle je le fais car je ne suis pas la seule à faire face à d’importants défis dans mon pays. De nombreux enfants, de nombreuses femmes souffrent et cela me parait important de partager ce genre d’expériences si cela peut servir à d’autres personnes.

Quelles sont les formes d’écriture que vous aimeriez explorer ? Les essais, les romans ?

Ma vie tient déjà assez du roman ! J’aime beaucoup traiter de la réalité mais j’y réflechis encore. Je vous dirai quand j’en saurai plus.

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Pensez-vous que cette image d’ex-otage vous poursuivra toute votre vie ?

J’espère que non. Je crois que ce livre est un pas de plus pour que les gens me comprennent tout simplement comme Clara Rojas, qu’ils comprennent que l’enlèvement fût un chapitre de ma vie que beaucoup de personnes ont partagé avec moi et que la plupart ont été extrêmement solidaires dans la douleur et dans la joie. C’est vraiment très beau.

Évidemment il existe d’autres facettes à ma vie et cela m’appartient de désigner les autres thèmes que je veux désormais évoquer. J’espère que je serai soutenue dans cette démarche.

Comment avez-vous vécu votre retour à la politique ?

Cela m’a servi pour deux raisons. Premièrement car j’ai été enlevée en faisant de la politique et il fallait remonter à cheval. Cela m’a donc permis de vaincre cette peur, j’ai pu parcourir le pays, parler avec les gens, pas seulement avec des média mais aussi avec des étudiants, des femmes qui me demandaient : " Qu’allez-vous faire ? Que proposez-vous ? "

Par ailleurs parcourir le pays fût une expérience très importante car on revient au contact de la réalité. Cela est revenu à prendre le pouls de la Colombia à nouveau, après presque 10 ans d’absence.
Même si je n’ai pas été élue au Sénat, ce fût très positif d’un point de vue personnel.

Vous êtes-vous sentie soutenue par les gens ?

Je crois qu’en règle générale il y avait beaucoup d’intérêt, les gens voulaient savoir ce que j’avais à leur dire. Maintenant il y a peut-être quelque chose de négatif c’est qu’ils étaient tellement sûrs que j’allais être élue qu’ils ne sont pas allés voter.

Souhaitez-vous continuer votre carrière politique ?

Pour le moment, je ne souhaite pas m’impliquer. Les élections régionales approchent et je n’y participerai pas activement. Cette année, je pense continuer à écrire, j’étudie des langues, je finis mes études de français et je dois continuer pour avancer. La prochaine interview nous la ferons en français !

Quelle est votre opinion sur la nouvelle réalité colombienne ?

La réalité colombienne est complexe. Les inondations que nous vivons ont frappé notre pays plus fort que ce à quoi nous nous attendions, malheureusement plus fort que ce que le gouvernement était préparé à affronter.

C’est triste car nous n’étions pas préparés et il y a trop de sinistrés, les infrastructures sont fortement endommagées. Nous espérons qu’un point positif sera l’arrivée d’une coopération internationale importante afin de nous sortir de cette situation.

Mais nous n’avons pas seulement besoin d’aide humanitaire. Il existe des nécessités encore plus profondes et tant que les gens ne seront pas tranquilles, ne se sentiront en sécurité, qu’ils n’auront pas de quoi vivre et ne pourront pas travailler, tout cela sera un foyer de violence. Il faut prendre les problèmes à leur source et les affronter immédiatement afin que la prochaine fois, les conséquences soient moindres.

J’espère que la communauté internationale sera à l’écoute car nous n’avons pas seulement besoin d’investissements nous avons aussi besoin d’aide technologique. Des réseaux d’aides doivent être créés pour comprendre comment nous pourrons affronter ces inondations dans les futurs, comment les dégâts pourront être évités et comment mobiliser les gens avant que leur maison soit inondée.

La technologie permettant d’affronter ce genre de problèmes doit être partagée au niveau mondial.

Et du point de vue de la politique interne ?

Cela me préoccupe justement. Ces inondations ont été très graves et les politiques n’ont pas été à la hauteur. Ils sont plus préoccupés par les futures élections régionales. Même si le Président est largement soutenu, la réalité du pays est que nous faisons face à des problèmes très sérieux et qu’il ne me semble pas que nous tentions de les résoudre avec toute l’énergie nécessaire.

D’un autre côté l’opposition est très affaiblie, le maire de Bogota a été suspendu, j’ai peur que la démocratie en sorte affaiblie. Car la démocratie se nourrit d’une opposition forte et crédible.

Que manque-t-il à la Colombie pour parvenir à construire la Paix ?

Il manque une décision politique. La situation militaire et les avancées qui ont été faites sur ce terrain ne se sont pas traduites par un succès politique et les FARC ne sont toujours pas encouragées à sortir du trou dans lequel elles se cachent.

Il faut plus de décisions, d’alternatives, de pressions pour mettre un point final à cette situation. La Colombie fait face à de nombreux problèmes en même temps, les inondations, la violence de rue, et même si l’on peut critiquer l’inertie de l’état ce n’est vraiment pas facile d’être sur tous les fronts en même temps. C’est très complexe.

Que représente la France pour vous ?

Je porte la France dans mon cœur depuis mon enfance car d’une certaine manière j’ai été élevée avec ce concept utopique de la révolution française et des droits fondamentaux de l’homme. Je suis avocate et durant mes études de droit, ces concepts étaient dans tous les livres que j’étudiais.

J’en ai une excellente image même si je comprends qu’il existe parfois certains problèmes internes comme dans tous les pays.

La France a été très importante dans mon processus de libération et je garde cette reconnaissance. En plus mon premier éditeur était français et il fût d’un excellent soutien.

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La mère de Clara Rojas, Mme Clara Gonzalez De Rojas reçoit la légion d’honneur - 10/09


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Est-ce pour ces raisons que vous étudiez aujourd’hui le français ?

Oui bien sûr. J’ai toujours voulu apprendre le français mais je n’avais pas eu le temps et la discipline d’approfondir ce souhait. C’est pour cela que je veux aujourd’hui continuer, justement pour terminer un cycle que j’avais laissé en suspens depuis l’école.

Aimeriez-vous vivre en France ?

Peut-être plus tard, en fait j’aimerai y étudier 6 mois ou 1 an et y vivre avec mon fils. C’est une idée que j’ai mais jusqu’à présent j’ai tenu à rester dans mon pays car cela me semble intéressant et important que mon fils prenne conscience de ses racines.

Comment voyez-vous votre futur ?

Je suis très positive, je viens de présenter mon livre et il a reçu un très bon accueil au salon du livre de Bogota, il figure dans les premiers livres choisis de l’évènement. C’est vraiment une réponse magnifique que les gens m’ont donné.

Je fais des conférences sur le thème de la résilience, je suis invitée dans plusieurs régions, et je continue d’étudier des langues, pas seulement le français mais aussi l’allemand. Désormais, je veux penser à mon prochain livre.

Pour plus d’informations :

Site officiel de Clara Rojas :http://clararojas.com/

Propos receuillis par Adrien Majourel (adrien.majourel@diplomatie.gouv.fr)

publié le 27/07/2011

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