Adelino Braz, spécialiste de Bourdieu

JPEG ADELINO BRAZ, SPÉCIALISTE DE BOURDIEU

A la fois critiquée et vénérée l’œuvre de Bourdieu fera l’objet d’un colloque international "Bourdieu : 10 ans après" qui aura lieu du 12 au 13 mars à Bucaramanga et du 14 au 16 mars à Bogotá. A cette occasion, FRESCO a interrogé Adelino Braz, Attaché de coopération universitaire et éducative au sein de l’Ambassade de France en Colombie et grand spécialiste de l’auteur. Il a publié en 2011 un livre intitulé Bourdieu et la démocratisation de l’éducation (Paris, P.U.F., 2011).

1) Quel est l’héritage que nous laisse Bourdieu dix ans après sa mort ? Quelle est l’actualité de la pensée de Bourdieu pour appréhender la société dans laquelle nous vivons ?

Critiquée et vénérée, l’œuvre de Pierre Bourdieu a souvent était l’objet de malentendus et d’approximations. Ce qu’il nous reste de cet auteur majeur, 10 après sa mort, c’est précisément un nouveau rapport au réel qui se donne pour exigence de penser l’impensable, des états et des structures sociales qui ne sont que l’effet et la reproduction des rapports de force.
La production intellectuelle de Bourdieu se présente comme une œuvre totale et cela à plusieurs titres : en premier lieu, par la multiplicité et la nature des objets concernés qui peuvent être aussi bien les structures temporelles et spatiales de la société kabyle, que le célibat paysan dans le Béarn, les usages sociaux de la photographie, les mécanismes de reproduction au moyen de l’institution scolaire, l’étude de la notion d’Etat, les programmes scolaires, le néolibéralisme, la télévision, etc. Cette diversité, qui peut à première vue se présenter comme une marque de dispersion se fonde sur cette prérogative qui consiste à ne manifester aucun dédain pour des objets empiriques triviaux, et à les investir, bien plutôt de grandes ambitions théoriques. Il s’agit par là d’abandonner les hauteurs stériles de la philosophie pour se consacrer à une vraie réflexion sur la misère du monde.
Ensuite, la modalité épistémologique mise en œuvre au sein de cette sociologie critique consiste précisément à aller au-delà des frontières entre les disciplines des sciences humaines et sociales. Sous cette dispersion qui, en réalité n’est qu’apparente, il s’agit surtout de travailler à la réunification des sciences sociales dont la fragmentation réduit considérablement sa portée scientifique. Il s’agit de faire de l’homme et de son rapport au monde réel et à lui-même l’unique objet du savoir.
Enfin, cette disposition à « vivre toutes les vies » et à « saisir toutes les occasions d’entrer dans l’aventure qu’est chaque fois la découverte de nouveaux milieux » (E.A.A., pp. 86-87) et donc à réfléchir sur les milieux sociaux les plus divers, s’explique par ce constant désir de savoir qui anime Bourdieu et qui le conduit à renouveler sans cesse ses objets de recherche. Si, par conséquent, il est possible de philosopher aujourd’hui avec Bourdieu, ce n’est pas au sens d’une réflexion purement spéculative, sans lien avec le réel, mais bien plutôt comme acte de pensée qui s’interroge sur notre condition humaine et sociale inscrite dans un temps et un espace déterminés.

2) Pourriez-vous nous expliquer brièvement la sociologie de l’éducation de Bourdieu ? Quels sont les concepts et les idées majeurs ? Pourquoi a-t-il considérablement marqué ce champ disciplinaire ?

La sociologie de l’éducation occupe dans les travaux de Bourdieu une place primordiale. Considérant qu’il existe une correspondance entre les structures sociales et les structures cognitives, une étude qui se donne pour objet l’éducation contribue à expliciter l’univers de présupposés et de catégories de pensées que tend à transmettre l’institution scolaire ainsi qu’à à la connaissance du sujet connaissant et du rapport qu’il entretient avec les structures objectives que représente le système éducatif.
Bien plus qu’une simple science appliquée, elle se présente comme une science des institutions et, dans le cas présent, une science du rapport à l’institution scolaire et à son système d’enseignement, en tant que celle-ci joue un rôle déterminant dans la distribution du capital culturel. De ce fait, l’éducation contribue de façon décisive à la constitution de l’espace social et à la structure de cet espace fondée sur la différenciation. La thèse innovante de Bourdieu consiste à montrer que cette différenciation, loin d’être le résultat d’une forme de méritocratie qui consacre les aptitudes individuelles, n’est que l’effet des mécanismes de reproduction des privilèges héréditaires.
Le système scolaire est comparable, selon Bourdieu, à la théorie du démon de Maxwell en thermodynamique qui opère un tri parmi les particules chaudes en mouvement, envoyant les plus rapides dans un récipient dont la température s’élève, et les plus lentes dans un autre récipient dans lequel la température s’abaisse. Sur un mode identique, le système scolaire procède à une opération de tri qui lui permet de maintenir l’ordre social préexistant, en favorisant et séparant les détenteurs de capital culturel hérité de ceux qui en sont dépourvus, et cela en toute légitimité.
Cela signifie que l’école revêt une triple caractéristique : l’institution scolaire s’affirme comme un instrument de conservation, en ce qu’elle produit d’elle-même des dispositifs qui assurent la conservation et la perpétuation du pouvoir pour les classes sociales favorisées ; un instrument de domination, puisqu’en favorisant la méconnaissance d’un tel système de reproduction, elle en assure son efficacité ; et enfin, un instrument de légitimation de l’ordre social qui s’explique par le fait que les agents attribuent aux structures objectives de l’ordre scolaire des structures d’appréciation incorporées et impensées qui sont issues de ces mêmes structures.
Cette analyse nous conduit à situer l’institution scolaire « au fondement d’une anthropologie générale du pouvoir et de la légitimité » : sous les apparences d’une neutralité et d’une indépendance absolues, elle devient le fondement de l’inégalité et, plus encore, de la légitimation de cette inégalité, en reproduisant les frontières sociales.

3) Pourquoi convoquer un tel colloque en Colombie ?

Bourdieu, est un des auteurs les plus traduits dans le monde avec Michel Foucault. S’agissant d’une œuvre totale, les travaux de Bourdieu non seulement s’occupent d’objets déconsidérés par la philosophie traditionnelle mais tend à rendre compte des mécanismes qui sont au fondement de la souffrance humaine. Pour se rendre compte de l’importance de cette œuvre, il est important de rappeler qu’elle se compose principalement de six domaines de recherche. Le premier concerne l’éducation et le monde de l’enseignement en général. Dès 1964, Bourdieu, publie en collaboration avec Jean-Claude Passeron un ouvrage qui fera date : Les Héritiers. Les étudiants et la culture). Cette étude concerne les inégalités des agents sociaux devant le processus éducatif, inégalités qui ne se fondent guère sur des facteurs d’ordre économique mais bien plutôt sur des mécanismes à l’œuvre dans l’institution scolaire qui tendent à favoriser les héritiers des groupes sociaux les plus favorisés, en raison du capital culturel qui leur est transmis. Une telle thèse démystifie l’idée d’une école fondée sur la méritocratie, dans la mesure où l’école elle-même tend à reproduire les inégalités entre les classes sociales.
Le deuxième domaine de recherche porte sur des enquêtes sociologiques relatives à l’art et à la question du jugement en particulier. C’est dans ce même contexte problématique que Bourdieu publie une des ses œuvres majeures La distinction. Critique sociale du jugement, qui remet profondément en cause la question du goût considérée jusqu’alors come un don de nature. Contre la théorie de Kant selon laquelle est beau ce qui plaît universellement sans concept, Bourdieu démontre qu’au contraire les normes de jugement dépendent de la position sociale occupée, du capital économique, et du niveau d’instruction acquis à savoir du capital culturel.
Le troisième domaine de recherche explorée par Bourdieu est celui du langage et de la communication. Cette interrogation est d’importance puisqu’il s’agit non seulement de mettre en évidence les effets et les déterminations du capital linguistique mais également d’analyser les enjeux à l’œuvre dans la communication elle-même qui, pour Bourdieu, s’affirme comme une lutte de pouvoir et un rapport de forces. Dans Langage et pouvoir symbolique, l’auteur considère que l’objet de l’échange linguistique, au-delà des mots, est le droit à la parole, qui consiste à faire de son discours un langage légitime et autorisé.
Le quatrième domaine concerne des enquêtes de terrain inscrites dans des champs et contextes spécifiques. A ce titre il convient de mentionner, La misère du monde, Seuil, 1993, ouvrage collectif dont la visée est de rendre compte des misères de position, d’une sociologie de la pauvreté. Il existe en effet, dans le monde social des souffrances qui ne sont pas prises en compte sur le plan politique. Cette vision du monde exprimée par ses propres acteurs tend également à porter à la propre conscience des agents ces mécanismes qui s’imposent à eux, leur permettant du même coup de comprendre que ces souffrances doivent être imputables à des causes sociales.
Ces thématiques sont liées au cinquième domaine qui traite principalement de la question politique. La publication récente de L’Etat. Cours au Collège de France (1989-1992) qui reprend cet « objet impensable » comme fondement de tous les pouvoirs et de la légitimité de ces pouvoirs. Contre l’idée traditionnelle selon laquelle l’Etat assure l’ordre social et tend son action vers le bien commun, Bourdieu précise qu’il s’agit là d’une fiction collective qui s’affirme comme un pouvoir constitutif des structures sociales et qui, à ce titre, dispose du monopole de la violence physique et symbolique. Il s’agit donc de reprendre l’origine même de cette fiction afin de dévoiler l’ensemble des mécanismes étatiques qui, en raison de leur incorporation et de leur dissimulation, sont arbitrairement devenus légitimes.
Enfin, le dernier domaine significatif dans l’œuvre de Bourdieu concerne, l’ensemble des travaux, relatifs à l’épistémologie même de la pratique de cette sociologie critique. Ces différentes mises au point se présentent comme un formidable commentaire et approfondissement de cette pensée qui, comme l’indique l’auteur dans sa conférence inaugurale au Collège de France, Leçon sur la leçon est bel et bien une science des institutions, dotée de vertus libératrices « capables de restituer aux sujets sociaux la maîtrise des fausses transcendances que la méconnaissance ne cesse de créer et de recréer ».
C’est donc bien d’un auteur classique qu’il faut parler en évoquant cet intellectuel total qu’est Bourdieu, tant par la pertinence des problématiques abordées que par l’incessante recherche et activité menées sur tous les fronts du monde social. Ce philosophe sociologue, laisse derrière lui une œuvre qui paradoxalement ouvre un nouvel espace des possibles dans notre rapport au monde. Sa disparition survenue le 23 janvier 2002 n’en est que plus retentissante.

publié le 12/03/2012

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